PRODUCTIONS D’ATELIERS

Cette rubrique est là pour illustrer ce qui est créé dans les ateliers que j’anime : la variété et la richesse des productions s’y lit, je crois, avec évidence : micro-fictions, poèmes, fragments, nouvelles, livres d’artiste… Toutes ont pour point commun d’avoir été générées grâce à des contraintes, car ce sont elles qui amènent à créer.

Merci de m’en avoir autorisé la reproduction sur le site http://www.chezliseron.com/ Les auteurs conservent la propriété exclusive de leur travail, merci d’en demander l’autorisation auprès d’eux pour toute reproduction, même partielle.

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Évaporés – (texte écrit lors de l’atelier du 14 septembre 2021).

 

Derrière le mur, l’homme a été remplacé par une silhouette de samouraï assise près du linge qui sèche sur le balcon. Je la regarde depuis ma palissade en bambou, la drôle de forme s’entête à me fixer. Je suis la seule personne humaine parmi les toits et les antennes qui captent l’actualité. Évanescent, il est peut-être passé à travers les murs ? Ou a enjambé les tuiles un jour de beau temps, un jour comme celui-ci ? L’homme a été remplacé par une silhouette de samouraï, et sa femme, et leur fille, la trouveront plantée là parmi les t-shirts et les culottes. La nuit dernière, une camionnette blanche aux phares éteints s’est livrée à une mission vraiment particulière.

 

Yukiko était japonaise et jolie. Lorsqu’elle n’était pas serveuse, elle était comédienne, ce qui était une sorte d’hyperbole de la dèche, parce qu’il y avait plus de comédiennes que de serveuses […]. Mais elle portait ce destin avec une superbe admirable. Vous ne pouviez la manquer dans la rue. Elle avait quelque chose, une sorte de vibration, un sillage quand elle marchait : il semblait que l’air tremblait autour d’elle comme s’il n’osait pas la toucher. Les chances qu’ils se rencontrent étaient très minces, celles qu’elle accepte de coucher avec lui véritablement minuscules, ce qui fait qu’il avait vécu leur histoire comme un miracle permanent.

 

Thomas B. Reverdy, Les évaporés.

 

À partir de cet extrait tiré du roman Les Amants du Spoutnik de Murakami Haruki :

 

Derrière les choses ou les personnes que nous croyons connaître, se cache une part identique d’inconnu

 

écrire la rencontre de l’homme qui est dans le premier texte et de Yukiko, la femme du texte de Thomas B. Reverdy.

 

Yukiko, c’est son nom, il est inscrit sur son badge de serveuse, descend les escaliers du café le plateau rempli posé sur la paume de sa main gauche. Elle est gracieuse, se dit l’homme. Elle sourit avec toute sa jeunesse, un éclat de diamants au milieu de son visage rond, balayé par des cheveux noirs, raides, ramenés en frange sur son grand front. Il commande une pinte de bière, IPA pour raviver son palais pâteux après les beignets de haricots rouges.

Sa stature robuste, droite, presque militaire, ne laissent rien transparaître de son passé de johatsu. Ailleurs, hier, il était un autre. Aujourd’hui, dans ce bar, il se sent l’âme grande, l’âme d’un samouraï. L’allure évanescente de Yukiko lui procure un réconfort qu’il n’a pas goûté depuis longtemps.

– Voici votre pinte, ça fera 600 yens, je préférerais vous encaisser tout de suite. Vous comprenez, c’est pas moi le patron…

Bien sûr. Il sortit un billet et laissa des pièces en pourboire.

La serveuse n’avait rien qu’il ait pu oublier. Il la suivit du regard tandis qu’elle prenait la commande d’une autre table. Il ne pouvait pas la lâcher des yeux, il craignait dorénavant que les êtres, comme les choses, ne s’évaporent. Il siffla sa bière. En commanda une autre.

De toute sa vie, l’homme n’avait jamais été au ralenti. Même lorsque, cette nuit glaciale de novembre, la camionnette Subaru blanche se gara au pied de son petit immeuble tapissé de bamabous, il chargea avec le débarrasseur. Vite. Très vite. L’affaire, ses affaires (une valise à roulettes, un sac à dos kaki US Army, une toile de tente et deux thermos) fut pliée en 8 minutes chrono. Il demanda qu’ils quittent Kyôto pour Okinawa. Changement radical. L’envol dans l’eau…

Yukiko passa à nouveau à sa hauteur.

– La même chose ! S’il vous plaît, mademoiselle…

– Oui ?

– Non, je… j’ai oublié ce que je voulais vous demander…

Elle tourna les talons, actionna la tireuse, posa la pinte sur le comptoir. Lui fit signe de s’approcher :

– J’ai fini mon service, vous la récupérez ?

– Merci. Les gouttelettes de condensation rafraîchissaient ses mains engourdies par la chaleur d’août. En sortant de derrière le comptoir, Yukiko eut l’air libéré, heureuse de quitter l’endroit. Un je-ne-sais-quoi d’impatience brillait au fond de ses prunelles charbonneuses.

Il se remémora l’existence engoncée, rarement heureuse, qu’il menait à Kyôto, et, en comparaison, le bref instant qu’il venait de passer ici le faisait se sentir léger. Pour la première fois, depuis des mois, il sourit. Était-ce Yukiko ? Ou la bière ? En quittant la bar refroidi au climatiseur, son corps fut soudain inondé de soleil. Le parking suait l’asphalte d fin d’été. Même à Okinawa, les embruns n’allaient pas assez loin pour que le bitume ne perle plus.

L‘homme s’efforça de garder vif le souvenir qu’il avait de Yukiko. Dans sa mémoire, elle surgit en état de grâce, telle l’eau qui s’incarne en trois états. Sur cette île d’Okinawa, il pensait ne plus avoir à redouter les frondeurs, pareils à ces singes à qui on réserve toute l’année le privilège des sources chaudes. À l’idée de ce baume apaisant, il s’endormit sur la banquette arrière de sa voiture.

Le lendemain, il revint aux aurores dans le café pour petit-déjeuner. Il reconnut de dos la silhouette penchée de Yukiko qui réglait la pression du cumulus. Un pshiiiiit se trnaforma en flaque d’eau au pied du ballon. Yukiko épongea tant et plus, il prit dans la soute de sa Subaru blanche (la même que celle qui avait servi à son évaporation) une clé anglaise, des pinces et des écrous. Il répara la fuite.

Sans hésiter.

Sans effort.

Sans se tromper.

Yukiko marchait pieds nus dans les petites flaques qui jonchaient le carrelage frais du matin. Elle invita l’homme à la rejoindre pour un plat de nouilles froides, une fois son service du soir terminé. Il n’avait, visiblement, rien de spécial à faire à Okinawa. Il attendit la journée entière près du lavoir désaffecté où se réunissaient les mémés. Il écouta leurs commérages. Aux infos, on entendait qu’un cadavre d’homme venait d’être retrouver dans la forêt des pas perdus.

Il se racla bruyamment la gorge, reprit le chemin du bar, où il passa prendre Yukiko. La Subaru blanche dévala le village à toute allure jusqu’à la gargote à soba. Ils s’en régalèrent, terminèrent par un saké frais face à la mer. Elle n’attendait rien de cet homme, un inconnu, au fond, jusqu’à ce qu’un rêve passe derrière ses paupières, au fond de ses yeux noirs, comme un reflet d’obscurité dans l’eau d’un puits.

 

Tous droits réservés Élise Vandel Cabinet d’écritures 2018-2021

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Évaporés – atelier 14 septembre 2021. Derrière le mur, l'homme a été remplacé par une silhouette de samouraï assise près du linge qui sèche sur le balcon. Je la regarde depuis ma palissade en bambou, la drôle de forme s'entête à me fixer. Je suis la seule personne humaine parmi les toits et les antennes qui captent l'actualité. Évanescent, il est peut-être passé à travers les murs ? Ou a enjambé les tuiles un jour de beau temps, un jour comme celui-ci ? L'homme a été remplacé par une silhouette de samouraï, et sa femme, et leur fille, la trouveront plantée là parmi les t-shirts et les culottes. La nuit dernière, une camionnette blanche aux phares éteints s'est livrée à une mission vraiment particulière. Yukiko était japonaise et jolie. Lorsqu’elle n’était pas serveuse, elle était comédienne, ce qui était une sorte d’hyperbole de la dèche, parce qu’il y avait plus de comédiennes que de serveuses [...]. Mais elle portait ce destin avec une superbe admirable. Vous ne pouviez la manquer dans la rue. Elle avait quelque chose, une sorte de vibration, un sillage quand elle marchait : il semblait que l’air tremblait autour d’elle comme s’il n’osait pas la toucher. Les chances qu’ils se rencontrent étaient très minces, celles qu’elle accepte de coucher avec lui véritablement minuscules, ce qui fait qu’il avait vécu leur histoire comme un miracle permanent. Thomas B. Reverdy, Les évaporés. À partir de cet extrait tiré du roman Les Amants du Spoutnik de Murakami Haruki : Derrière les choses ou les personnes que nous croyons connaître, se cache une part identique d'inconnu, écrire la rencontre de l'homme qui est dans le premier texte et de Yukiko, la femme du texte de Thomas B. Reverdy. Yukiko, c'est son nom, il est inscrit sur son badge de serveuse, descend les escaliers du café le plateau rempli posé sur la paume de sa main gauche. Elle est gracieuse, se dit l'homme. Elle sourit avec toute sa jeunesse, un éclat de diamants au milieu de son visage rond, balayé par des cheveux noirs, raides, ramenés en frange sur son grand front. Il commande une pinte de bière, IPA pour raviver son palais pâteux après les beignets de haricots rouges. Sa stature robuste, droite, presque militaire, ne laissent rien transparaître de son passé de johatsu. Ailleurs, hier, il était un autre. Aujourd'hui, dans ce bar, il se sent l'âme grande, l'âme d'un samouraï. L'allure évanescente de Yukiko lui procure un réconfort qu'il n'a pas goûté depuis longtemps. - Voici votre pinte, ça fera 600 yens, je préférerais vous encaisser tout de suite. Vous comprenez, c'est pas moi le patron… - Bien sûr. Il sortit un billet et laissa des pièces en pourboire. La serveuse n'avait rien qu'il ait pu oublier. Il la suivit du regard tandis qu'elle prenait la commande d'une autre table. Il ne pouvait pas la lâcher des yeux, il craignait dorénavant que les êtres, comme les choses, ne s'évaporent. Il siffla sa bière. En commanda une autre. De toute sa vie, l'homme n'avait jamais été au ralenti. Même lorsque, cette nuit glaciale de novembre, la camionnette Subaru blanche se gara au pied de son petit immeuble tapissé de bamabous, il chargea avec le débarrasseur. Vite. Très vite. L'affaire, ses affaires (une valise à roulettes, un sac à dos kaki US Army, une toile de tente et deux thermos) fut pliée en 8 minutes chrono. Il demanda qu'ils quittent Kyôto pour Okinawa. Changement radical. L'envol dans l'eau… Yukiko passa à nouveau à sa hauteur. - La même chose ! S'il vous plaît, mademoiselle… - Oui ? - Non, je… j'ai oublié ce que je voulais vous demander… Elle tourna les talons, actionna la tireuse, posa la pinte sur le comptoir. Lui fit signe de s'approcher : - J'ai fini mon service, vous la récupérez ? - Merci. Les gouttelettes de condensation rafraîchissaient ses mains engourdies par la chaleur d'août. En sortant de derrière le comptoir, Yukiko eut l'air libéré, heureuse de quitter l'endroit. Un je-ne-sais-quoi d'impatience brillait au fond de ses prunelles charbonneuses. Il se remémora l'existence engoncée, rarement heureuse, qu'il menait à Kyôto, et, en comparaison, le bref instant qu'il venait de passer ici le faisait se sentir léger. Pour la première fois, depuis des mois, il sourit. Était-ce Yukiko ? Ou la bière ? En quittant la bar refroidi au climatiseur, son corps fut soudain inondé de soleil. Le parking suait l'asphalte d fin d'été. Même à Okinawa, les embruns n'allaient pas assez loin pour que le bitume ne perle plus. L'homme s'efforça de garder vif le souvenir qu'il avait de Yukiko. Dans sa mémoire, elle surgit en état de grâce, telle l'eau qui s'incarne en trois états. Sur cette île d'Okinawa, il pensait ne plus avoir à redouter les frondeurs, pareils à ces singes à qui on réserve toute l'année le privilège des sources chaudes. À l'idée de ce baume apaisant, il s'endormit sur la banquette arrière de sa voiture. Le lendemain, il revint aux aurores dans le café pour petit-déjeuner. Il reconnut de dos la silhouette penchée de Yukiko qui réglait la pression du cumulus. Un pshiiiiit se trnaforma en flaque d'eau au pied du ballon. Yukiko épongea tant et plus, il prit dans la soute de sa Subaru blanche (la même que celle qui avait servi à son évaporation) une clé anglaise, des pinces et des écrous. Il répara la fuite. Sans hésiter. Sans effort. Sans se tromper. Yukiko marchait pieds nus dans les petites flaques qui jonchaient le carrelage frais du matin. Elle invita l'homme à la rejoindre pour un plat de nouilles froides, une fois son service du soir terminé. Il n'avait, visiblement, rien de spécial à faire à Okinawa. Il attendit la journée entière près du lavoir désaffecté où se réunissaient les mémés. Il écouta leurs commérages. Aux infos, on entendait qu'un cadavre d'homme venait d'être retrouver dans la forêt des pas perdus. Il se racla bruyamment la gorge, reprit le chemin du bar, où il passa prendre Yukiko. La Subaru blanche dévala le village à toute allure jusqu'à la gargote à soba. Ils s'en régalèrent, terminèrent par un saké frais face à la mer. Elle n'attendait rien de cet homme, un inconnu, au fond, jusqu'à ce qu'un rêve passe derrière ses paupières, au fond de ses yeux noirs, comme un reflet d'obscurité dans l'eau d'un puits.

Livret d’artiste réalisé lors du stage d’été à Saint-Cyprien/Mairie de Toulouse, À la page ! Fabriquer son livre d’artiste. D.R. Elise Vandel (détails). 2021

 

Saintsaint cyprien fabriquer son livre d'artsite elise vandel cabinet d'écritures toulouse 2021 cyrpien livret Dominique 2

Livret d’artiste réalisé lors du stage d’été à Saint-Cyprien/Mairie de Toulouse, À la page ! Fabriquer son livre d’artiste.

Techniques mixtes : écriture, presse, encres, collages, reliure leporello.

D.R. Dominique B. (détails). 2021

Mots et toile