Le sens du confinement

Jusqu’à la levée du confinement, nos paroles sont rares, sauf pour nos proches, avec qui on partage cette parenthèse singulière ; nos parents et ami.e.s, ceux et celles qu’on a la possibilité d’avoir au téléphone.

Mais quel est le sens qu’on y met ? Quelle portée cette distanciation au monde et, étrangement, à soi – le moi intime qu’on a la possibilité d’effleurer autrement – revêt-il ? [c-o-n-f-i-n-e-m-e-n-t] Ce mot, rare dans nos vies jusqu’à ce 16 mars 2020, ne touchait que les lieux dédiés à l’enfermement, pour des raisons de salubrité, de judiciarisation, de sécurité. Ce n’était pas n’importe qui qui se retrouvait confiné.e.
Et, au fil des jours, voire des heures qui ont précédé « l’annonce » (ce n’était pas « l’Annonce faite à Marie » de Paul Claudel mais celle du Président Macron) le sentiment progressif de devoir renoncer à nos libertés premières – liberté de circuler, de commercer, de converser, tous échanges primordiaux qui nous font humains – s’est instillé, indissociable de l’obligation de protéger et de se protéger d’une maladie virale au nom princier.

Étymologiquement, corona s’enracine dans le champ lexical des rois et des reines. La couronne est l’une des pièces qui composent le trésor. Elle est faite de matériaux de valeur, or, argent, et s’orne à l’occasion de pierres précieuses ou d’émaux. C’est une forme circulaire, ordinaire et parfaite, mais qui revêt une dimension unique, liée au sacre de qui la porte. Dans nos régimes démocratiques modernes, la couronne a disparu des sacres ; les décideurs s’affichent toujours dans un décor somptuaire délesté des codes de la magnificence, qui se veut discrète mais là quand même ; ils vivent dans des demeures splendides nommées palais. Leurs signes distinctifs sont invisibles. Pourtant ils règnent. Le 21 mars, nous aurions aimé fêter le printemps d’une couronne de fleurs ou d’un diadème de marguerites, léger, enfantin et champêtre. Guirlande, couronne, diadème, les fleurs enfilées convoquent une catégorie botanique spécifique intitulée plantes à couronnes, stephanomata (en grec) ou coronamenta (en latin). Ce jour d’équinoxe, seul le soleil a bercé nos bras nus, mordu nos nuques pâles, coloré nos visages blêmes. Cette journée, comme toutes les autres ensoleillées, marque une légère variation dans nos vies. La quarantaine décrétée instaure un mouvement de balancier dans des vies souvent dépourvues de ce qui reste quand on n’a plus rien, ou quand on dispose déjà de tout : le temps. Cette notion, tantôt luxe, tantôt nécessité, prend là toute sa saveur, retrouve des goûts qu’on lui a oubliés. Étiré, dilaté, compressé, partagé, haché, maltraité, précieux…
La prochaine saison sera l’été.
Qu’aurons-nous fait de ce printemps ?
Lire, encore ; faire, toujours ; ne lire qu’Ovide… vous devinez que la métamorphose pourrait être la clé de ce moment si singulier… Des films à revoir ? « Rois et reines » d’Arnaud Desplechin.

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