Deux fois le plaisir de lire !

Par quel chemin les livres viennent-ils à nous ? Coïncidence, ricochets de mots ou flânerie prolongée devant les rayons ? Ma récolte de début de semaine a mis dans ma besace deux livres aux titres poétiques et incarnés.
Le premier, Le Saut oblique de la truite de Jérôme Magnier-Moreno était dans ma liste depuis novembre, que je suivais l’avancée de ses pérégrinations pré-éditoriales. Le Saut oblique de la truite est le premier récit intime et universel d’un jeune homme en quête de beautés de toutes sortes, qu’il provoque et cueille à la faveur d’une parenthèse de trois jours en Corse. L’île et ses habitant(e)s lui en offrent plus que ce qu’il ne demande. Jérôme Magnier-Moreno est un œil, presque au sens de Georges Bataille, qui absorbe des points saillants et les recrache en jouissances et jubilations, magnifiées par des mots nus, essentiels et lumineux. Ils dessinent un cadre insulaire, cadré sur un paysage irrigué de rivières d’émeraude éblouissantes. L’appétence du peintre pour les reliefs et les lits des cours d’eaux transparaît à chaque phrase de cette prose plastique, follement visuelle.
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Les phrases charnues démêlent le fil de pêche et de soi dans un mélange d’impressions, de sensations, de photographies mentales qui alternent avec un égrenage de mots, posés comme le peintre pose ses couleurs. Une lecture à vivre, absolument.
Le second livre m’avait fait de l’œil alors que ma provision de bouquins était pantagruélique, et je n’avais pas osé l’indigestion en ajoutant un mille-feuille à mes étagères. Brautigan vient encore régaler mes besoins de récits courts avec ce recueil de fragments dansants, écrits dans une langue tendre ni compromise ni geignarde. La vengeance de la pelouse (Nouvelles, 1962-1970), édité chez Christian Bourgois, étale en une Marylin Monroe, qui passe avec son fameux calendrier, du statut de midinette à celui de star objet de tous les fantasmes. Les 62 textes croquent une Amérique désabusée, hantée par une galerie de personnages à la lisière de la marginalité, ou franchement déglingués. Chez Brautigan, le mot tombe juste, le texte ne se pare d’aucun artifice inutile, mais l’émotion affleure à chaque page.
 

Mots et toile

La place du diamant, Mercè Rodoreda

Mercè Rodoreda (Barcelone, 1909 ou 1908 ? – Gérone, 1983) est une grande dame des lettres Catalanes. Romancière, poétesse, elle commença à publier très jeune comme journaliste de presse pour le quotidien catalan la Généralité. Dans son travail de romancière et de poétesse, elle n’a eu de cesse de livrer une écriture poétique au sens premier étymologique du terme : une écriture de création. Chez les grecs antiques, chez Aristote entre autres, la poïèsis correspond à l’acte créateur : fructueux, riche, générateur de nombreux fruits. J’aime bien m’en rappeler, c’est un peu ma « vigilance » qui ne m’a pas quittée depuis le collège. Penser que la poésie c’est créer, et que l’acte créateur en art, en littérature, en sciences, en danse, à l’opéra, en bande dessinée, en musique, au cinéma, en mathématiques, c’est de la poésie. Tout cela est inextricablement lié.
Certains titres de Mercè Rodoreda sont traduits en français : Miroir brisé (Mirall trencat), Tant et tant de guerre, La mort et le printemps. Miroir brisé est un roman très abouti du point de vue des expérimentations sur la langue, la syntaxe, et les ambiances y sont lourdes, étranges, ensorcelantes, envoûtantes, certains passages m’ont laissé un goût de venin puissant mais pas mortel, une sensation de lecture vraiment singulière et dérangeante. Beaucoup d’images surgissent à la lecture des oeuvres de Mercè Rodoreda, un intense répertoire de personnages brisés par les conflits, les situations oppressantes et particulières est transcendé, sublimé par son style et son pouvoir de romancière minutieuse, je serais tentée de dire magicienne.

La place du diamant, Mercè Rodoreda

La place du diamant, Mercè Rodoreda


La place du diamant est le premier roman que j’ai lu d’elle, la rencontre avec cette écriture si paticulière m’a marquée. Natalia, une femme des quartiers très populaires de Barcelone, le Gràcia (aujourd’hui, on déambule encore longuement sur le Passeig de Gràcia, que Manuel Vasquez Montalban explore dans son très historique et dense roman Barcelones, qui met la ville en livre) relate son existence de femme dévouée à ses enfants, son mari, sur fond d’obscurités : IIè république, guerre civile*, années noires du Franquisme. Mercè Rodoreda narre son récit à la première personne, faisant entrer le lecteur dans l’intimité de la vie de Natalia et des classes populaires d’alors. Pour autant, comme toujours chez Rodoreda, nul misérabilisme, nul apitoiement, nulle volonté de retranscrire un portrait réaliste de femme dans les années noires de l’Espagne et la Catalogne, pas d’obligation de vérité ni d’historicité. Il n’y a pas non plus de faux-semblant ni d’univers édulcoré. Pourtant l’arrière-plan des conflits consitue la toile de fond de l’existence ordinaire de Natalia qui se bat pour survivre au sein d’une époque très mouvementée. Dans ce récit faussement simple, Mercè Rodoreda donne à lire une vision d’écrivain, qui sous sa plume enchantée et grave chante la puissance de Barcelone, une Barcelone multiple et complexe, porteuse de tant d’espoir et de désillusions, Barcelone qui devint La Ville des Prodiges pour Eduardo Mendoza.
*Après une insurrection au Maroc espagnol le 16 juillet, la Guerre Civile Espagnole éclata sur le sol ibère et dura 986 jours, du 18 juillet 1936 au 29 mars 1939. On dénombrera plus d’un million de morts. Déjà en gestation, les lignes de faille des meurtrières décennies à venir étaient toutes tracées.
La place du diamant, Mercè Rodoreda, Collection L’Imaginaire, Éditions Gallimard, dépôt légal mars 2006, traduit du catalan par Bernard Lesfargues, avec la collaboration de Pierre Verdaguer. Titre original La Plaça del diamant. EAN 9782070779567.

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Le Colosse de Maroussi

Je cherchais ce bouquin depuis un bon moment déjà sans avoir envie de le commander en librairie, je ne sais plus trop pour quelle raison, peut-être même est-il épuisé. Bref, j’ai pu l’acquérir au concept-store Merci très peu de temps après le lancement du désormais incontournable espace parisien du 111 Boulevard Beaumarchais (3e arr.). D’ordinaire mes livres proviennent des librairies, mais j’arpente avec un bonheur égal les stands des bouquinistes et vide-grenier, pour fuir avec une joie sans pareille les sites de e-commerce bien connus, tellement colossaux que cela en devient grotesque. À ce propos, qu’est-ce qui vous motive si vous achetez beaucoup de livres sur ces sites ? Personnellement, je trouve toujours tout à la librairie de la ville où je suis, si petite soit-elle, au prix d’une commande parfois. Certains ouvrages introuvables peuvent justifier cette démarche, sinon, il faut vraiment que l’on m’explique. Je suis curieuse de savoir ce qui catalyse des achats en ligne ; à l’occasion pourquoi pas, mais de façon régulière, je ne vois pas trop, sauf à se réfugier dans sa tannière ;-).
Mon exemplaire du Colosse de Maroussi remplit pas mal de conditions : il est d’occasion, pas abîmé du tout sinon inévitablement jauni, dans une bonne version et dégoté au petit bonheur. La couverture contient une précieuse note de désuétude et d’air méditerranéen. Car il s’agit d’une maquette au graphisme daté dont le charme opère encore pourtant très bien avec une colonne dorique en surimpression sur un paysage typiquement grec (chapiteau, architrave et frise, ah, que de souvenirs avec Melle Schiltz…) pour une édition parfaitement 1970.
Miller incarne une figure tutélaire dans mon olympe des écrivains américains, et le fait qu’il appartienne à la « lost generation » y est pour beaucoup. L’écrivaine Gertrude Stein a ainsi désigné des écrivains américains de l’entre-deux-guerres, expatriés comme elle à Paris. Elle s’inclue dans ce groupe littéraire mû par une quête de valeurs symboliques propres à nourrir les arts et la vie. En constatant la perte de transcendance que l’Amérique connaît au début du XXe siècle, nombre d’américains gagnèrent l’Europe et Paris : Ernest Hemingway, John Dos Passos, Henry Miller, Sylvia Beach, T.S. Eliot, Ezra Pound, Walter Peirce, John Steinbeck, Sherwood Anderson et Gertrude Stein elle-même. Francis Scott Fitzgerald en est la figure de proue. Suite à ce billet, je m’ouvrirai dans un autre du délectable Paris est une fête d’Hemingway, un récit plutôt méconnu du prix Nobel de Littérature 1954.

Le Colosse de Maroussi

Le Colosse de Maroussi


Le Colosse de Maroussi a été publié en 1941 à la faveur d’un voyage en Grèce effectué quelques années auparavant, par un Miller déjà bien établi comme écrivain, si ce n’est dans son pays d’origine, du moins en Europe. Le Vieux Continent et particulièrement la France accueillent favorablement l’expatrié et écrivain Henry Miller. C’est d’ailleurs dans sa fameuse trilogie Sexus, Plexus, Nexus qu’il retrace le bouillonnement artistique et culturel européen. Tout ce que l’ancien gamin de Brooklyn cherche à Paris et en France, il le trouve, même au-delà de ses espérances. Dans le même temps, la plupart de ses écrits demeurent sinon censurés du moins frappés d’ostracisme aux États-Unis jusqu’en 1961.
Son ami le poète et romancier Lawrence Durrell l’invita à découvrir le « berceau de la civilisation » en Grèce. Henry Miller en revient la tête pleine de soleil et de ruines et ses souvenirs publiés dans le Colosse de Maroussi rendent un hommage riche, nuancé, détaillé et enthousiaste au berceau de l’Antiquité. Voilà un récit dont on peut se délecter à tout moment : envie de dépaysement, besoin d’un guide atypique avant le départ pour le Péloponnèse ou l’Attique, ou simplement récit de voyage. Bonne lecture ! Et merci d’être passé par là.
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Henry Miller, Le Colosse de Maroussi, 1941, Paris, Le Livre de Poche, 1970 pour cette édition, réédité depuis.

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Maruzza Musumeci

Maruzza MusumeciAndrea Camilleri est un auteur sicilien qui a notamment écrit de nombreux récits retraçant les enquêtes du commissaire Salvo Montalbano. Ils ont été adaptés à la télévision et j’adore les regarder le dimanche soir avec une assiette de pasta… les paysages de Sicile me font rêver et prolongent toujours le week-end si toutefois il s’agit d’un dimanche « retour de la plage ». Si je ne me suis pas encore plongée dans les enquêtes de Montalbano, « Maruzza Musumeci » m’a complètement envoûtée.
Dans ce court récit qui tient à la fois de la nouvelle fantastique et du conte, un homme vieillissant quitte l’Amérique pour ses terres natales de Vigàta (Sicile). Bien décidé à ne pas finir ses jours seul, il met toutes ses forces dans la construction d’une bâtisse et entretient le terrain adjacent. Solide, courageux et travailleur, Gnazio s’en remet à l’entremetteuse du village pour trouver une femme. Elle lui réserve la perle rare : Maruzza Musumeci, trentenaire d’une grande beauté, aux cheveux en cascade et au corps sculptural. Mais voilà, Maruzza est une jeune fille pas banale à qui il arrive de se prendre pour une sirène. Elle vit avec sa grand-mère, sous l’égide de qui est placée l’hypotétique union avec Gnazio. Après bien des tractations et une attente qui semble interminable à Gnazio, l’heureux évènement arrive enfin. Un nouveau chapitre s’ouvre alors dans la vie de Gnazio, pour le moins intrigant, mystérieux et déroutant.
« Maruzza Musumeci » est un patronyme qui sonne étrangement : en regardant ces mots à livre fermé, je m’imaginais, à tort, que l’héroïne était une femme d’origine roumaine. Bien d’autres identités féminines déclinées dans ce livre portent des consonances lointaines, presque bizarres, qui participent de cette fable sensuelle et trépidante. Toutes les lectures de mon été furent bonnes, riches et marquantes, mais je place « Maruzza » à une place spéciale. C’est une ode à l’amour : celui du couple et l’amour filial. Une petite voix venue des ondes demeure, qui m’a envoûtée.

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