Un monde flamboyant

La lettre F est pour fiction
Un monde flamboyant, volumineux et brillant opus qui cristallise son intérêt autour du monde de l’art contemporain, et à partir duquel les thématiques du genre, de la création littéraire, artistique, de leurs identités sexuées, sont développées, prend corps autour du personnage d’Harriet Burden. Cette femme, dont l’on suit les contours de son être-artiste, est créée de toutes pièces par l’auteure, Siri Hustvedt, qui ne s’interdit là aucun parti pris formel ni déploiement intellectuel.

Dans ses précédentes publications – romans, recueil de nouvelles ou d’articles – Siri Hustvedt a donné de multiples occasions à son lectorat de mesurer l’ampleur, la finesse et l’insatiable curiosité de son talent d’écrivaine.

Mais, dans Un monde flamboyant, si le propos se conforme à ses obsessions de femme de lettres, mue par les sciences, la neuropsychiatrie, le fonctionnement financier du marché de l’art, les rouages mondains qui le sous-tendent, l’intrigue emporte tout autre part. Les divergences et leurs nécessaires accords fondent le pilier de ce monde étincelant, tout en autorisant à l’auteure leur dénonciation amusée, qui pique au vif un univers satisfait qui s’enorgueillit de ne jamais sortir de son quant-à-soi. Il y a un soupçon d’Edith Wharton dans cette description amusée et renseignée du who’s who new-yorkais, où quelques figures influentes font la pluie et le beau temps.

Mots et toile

À son image

à son image


Le très beau roman de Jérôme Ferrari, avec pour couverture l’image d’une jeune femme vaporeuse, presque pré-raphaélite…

À son image : un titre de roman en forme d’expression esthétique. Qu’on ne s’y trompe pas, l’écrivain Jérôme Ferrari embrasse dans ce texte le monde ultra-exposé des années ’80 depuis un point central : la Corse. La Corse, île de son enfance, où il vit toujours, terre de vendetta et de beautés naturelles, la Corse que Ferrari fait sienne pour donner son point de vue analytique et synthétique sur le monde. En utilisant l’état de la scène internationale il y a trente ans, Ferrari dresse le tableau d’une société occidentale en proie aux conflits dans laquelle évolue une jeune photographe qui aspire à des clichés autrement plus tremblants que ceux des couples sur les marches des églises. Antonia entre en photographie comme on entre dans les ordres, appareil en bandoulière. Son avidité à se consumer derrière l’objectif prend forme lorsqu’elle couvre les conflits internationaux, Serbie, Yougoslavie… L’écriture de Ferrari ressemble à une geste, cet ensemble de poèmes en vogue au Moyen Âge et qui glorifie la vie de saint-e-s et de hauts personnages. Il transpose le rythme et la règle des Écritures bibliques et saintes à la construction de son roman habité, polyglotte presque, au sens des polyphonies corses qui font entendre plusieurs voix et une seule tout à la fois.
Éditions Actes Sud Littérature, 224 pages, ISBN 978-2-330-10944-8, août 2018.

Mots et toile

Isadora

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Julie Birmant, autrice, et Clément Oubrerie, illustrateur, ont déjà régalé mes curiosités de lectrice avec Pablo, saga de l’époque Bateau-Lavoir. Cette fois, c’est Isadora Duncan, figure libre et candide de danseuse passée des plages de Californie aux capitales européennes, est le sujet de cette bande dessinée. Danseuse hors norme, à la recherche de la vérité dans le mouvement, Isadora s’identifie aux modèles grecs antiques comme Athéna et s’émerveille de ses contemporaines à l’instar de la Loïe Fuller qui lui fera faire le tour d’Europe des plus grandes scènes, avant qu’Isadora en occupe le devant. J’avais beaucoup aimé son autobiographie, Ma vie, et je me délecte des planches enlevées, nerveuses mais tendres d’Oubrerie.
Écoutez sur France Culture Isadora ou l’art de danser sa vie.
Isadora, Clément Oubrerie et Julie Birmant, Dargaud, 2016, EAN 9782205074833.

Mots et toile

Deux fois le plaisir de lire !

Par quel chemin les livres viennent-ils à nous ? Coïncidence, ricochets de mots ou flânerie prolongée devant les rayons ? Ma récolte de début de semaine a mis dans ma besace deux livres aux titres poétiques et incarnés.
Le premier, Le Saut oblique de la truite de Jérôme Magnier-Moreno était dans ma liste depuis novembre, que je suivais l’avancée de ses pérégrinations pré-éditoriales. Le Saut oblique de la truite est le premier récit intime et universel d’un jeune homme en quête de beautés de toutes sortes, qu’il provoque et cueille à la faveur d’une parenthèse de trois jours en Corse. L’île et ses habitant(e)s lui en offrent plus que ce qu’il ne demande. Jérôme Magnier-Moreno est un œil, presque au sens de Georges Bataille, qui absorbe des points saillants et les recrache en jouissances et jubilations, magnifiées par des mots nus, essentiels et lumineux. Ils dessinent un cadre insulaire, cadré sur un paysage irrigué de rivières d’émeraude éblouissantes. L’appétence du peintre pour les reliefs et les lits des cours d’eaux transparaît à chaque phrase de cette prose plastique, follement visuelle.
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Les phrases charnues démêlent le fil de pêche et de soi dans un mélange d’impressions, de sensations, de photographies mentales qui alternent avec un égrenage de mots, posés comme le peintre pose ses couleurs. Une lecture à vivre, absolument.
Le second livre m’avait fait de l’œil alors que ma provision de bouquins était pantagruélique, et je n’avais pas osé l’indigestion en ajoutant un mille-feuille à mes étagères. Brautigan vient encore régaler mes besoins de récits courts avec ce recueil de fragments dansants, écrits dans une langue tendre ni compromise ni geignarde. La vengeance de la pelouse (Nouvelles, 1962-1970), édité chez Christian Bourgois, étale en une Marylin Monroe, qui passe avec son fameux calendrier, du statut de midinette à celui de star objet de tous les fantasmes. Les 62 textes croquent une Amérique désabusée, hantée par une galerie de personnages à la lisière de la marginalité, ou franchement déglingués. Chez Brautigan, le mot tombe juste, le texte ne se pare d’aucun artifice inutile, mais l’émotion affleure à chaque page.
 

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Eve Babitz : une perle incisive


Eve a frappé à ma porte accompagnée d’un ami, par la grâce de l’article de Philippe Garnier paru dans les Inrockuptibles. Attirée par le portrait-photo glamour d’Eve réalisé par Annie Leibovitz, dubitative quant à la cohorte de paillettes et autres molécules de synthèse saupoudrées sur les paragraphes, je n’attendais pas que ce livre me retourne, moi qui n’ai jamais mis l’orteil sur la Côte Ouest. Seul l’avertissement de Ph. Garnier m’ouvrit les yeux : Eve avait été sa seule guide de Los Angeles. Et par la seule force de ses écrits. Ce n’était pas peu dire. Alors, j’ai conservé précieusement cette coupure de presse, attendant le moment opportun où ce livre là plutôt qu’un autre s’imposerait dans mon panier.
Pourtant, le titre en doux euphémisme trottait quelque part en moi. J’ai finalement commandé le bouquin (à Terra Nova).
Tandis que dans mon souvenir, le papier de Garnier insistait sur l’égérie du who’s who made in L.A., maintes fois comparée à F. Scott Fitzgerald, la lecture me ravit : l’ingénuité et le trash sensuel d’Eve, conteuse hors pair, incisive, visuelle, fait jaillir de sa plume une écriture qui vaut bien des scénarios.
• Eve Babitz, Jours tranquilles, brèves rencontres, traduit de l’anglais (États-Unis) par Gwylim Tonnerre, éd. Gallmeister, 2015, 224 pages, 11€.

Merci de ne pas reproduire tout ou partie de ce billet.

 

Mots et toile