À son image

à son image


Le très beau roman de Jérôme Ferrari, avec pour couverture l’image d’une jeune femme vaporeuse, presque pré-raphaélite…

À son image : un titre de roman en forme d’expression esthétique. Qu’on ne s’y trompe pas, l’écrivain Jérôme Ferrari embrasse dans ce texte le monde ultra-exposé des années ’80 depuis un point central : la Corse. La Corse, île de son enfance, où il vit toujours, terre de vendetta et de beautés naturelles, la Corse que Ferrari fait sienne pour donner son point de vue analytique et synthétique sur le monde. En utilisant l’état de la scène internationale il y a trente ans, Ferrari dresse le tableau d’une société occidentale en proie aux conflits dans laquelle évolue une jeune photographe qui aspire à des clichés autrement plus tremblants que ceux des couples sur les marches des églises. Antonia entre en photographie comme on entre dans les ordres, appareil en bandoulière. Son avidité à se consumer derrière l’objectif prend forme lorsqu’elle couvre les conflits internationaux, Serbie, Yougoslavie… L’écriture de Ferrari ressemble à une geste, cet ensemble de poèmes en vogue au Moyen Âge et qui glorifie la vie de saint-e-s et de hauts personnages. Il transpose le rythme et la règle des Écritures bibliques et saintes à la construction de son roman habité, polyglotte presque, au sens des polyphonies corses qui font entendre plusieurs voix et une seule tout à la fois.
Éditions Actes Sud Littérature, 224 pages, ISBN 978-2-330-10944-8, août 2018.

Mots et toile

Isadora

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Julie Birmant, autrice, et Clément Oubrerie, illustrateur, ont déjà régalé mes curiosités de lectrice avec Pablo, saga de l’époque Bateau-Lavoir. Cette fois, c’est Isadora Duncan, figure libre et candide de danseuse passée des plages de Californie aux capitales européennes, est le sujet de cette bande dessinée. Danseuse hors norme, à la recherche de la vérité dans le mouvement, Isadora s’identifie aux modèles grecs antiques comme Athéna et s’émerveille de ses contemporaines à l’instar de la Loïe Fuller qui lui fera faire le tour d’Europe des plus grandes scènes, avant qu’Isadora en occupe le devant. J’avais beaucoup aimé son autobiographie, Ma vie, et je me délecte des planches enlevées, nerveuses mais tendres d’Oubrerie.
Écoutez sur France Culture Isadora ou l’art de danser sa vie.
Isadora, Clément Oubrerie et Julie Birmant, Dargaud, 2016, EAN 9782205074833.

Mots et toile

Deux fois le plaisir de lire !

Par quel chemin les livres viennent-ils à nous ? Coïncidence, ricochets de mots ou flânerie prolongée devant les rayons ? Ma récolte de début de semaine a mis dans ma besace deux livres aux titres poétiques et incarnés.
Le premier, Le Saut oblique de la truite de Jérôme Magnier-Moreno était dans ma liste depuis novembre, que je suivais l’avancée de ses pérégrinations pré-éditoriales. Le Saut oblique de la truite est le premier récit intime et universel d’un jeune homme en quête de beautés de toutes sortes, qu’il provoque et cueille à la faveur d’une parenthèse de trois jours en Corse. L’île et ses habitant(e)s lui en offrent plus que ce qu’il ne demande. Jérôme Magnier-Moreno est un œil, presque au sens de Georges Bataille, qui absorbe des points saillants et les recrache en jouissances et jubilations, magnifiées par des mots nus, essentiels et lumineux. Ils dessinent un cadre insulaire, cadré sur un paysage irrigué de rivières d’émeraude éblouissantes. L’appétence du peintre pour les reliefs et les lits des cours d’eaux transparaît à chaque phrase de cette prose plastique, follement visuelle.
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Les phrases charnues démêlent le fil de pêche et de soi dans un mélange d’impressions, de sensations, de photographies mentales qui alternent avec un égrenage de mots, posés comme le peintre pose ses couleurs. Une lecture à vivre, absolument.
Le second livre m’avait fait de l’œil alors que ma provision de bouquins était pantagruélique, et je n’avais pas osé l’indigestion en ajoutant un mille-feuille à mes étagères. Brautigan vient encore régaler mes besoins de récits courts avec ce recueil de fragments dansants, écrits dans une langue tendre ni compromise ni geignarde. La vengeance de la pelouse (Nouvelles, 1962-1970), édité chez Christian Bourgois, étale en une Marylin Monroe, qui passe avec son fameux calendrier, du statut de midinette à celui de star objet de tous les fantasmes. Les 62 textes croquent une Amérique désabusée, hantée par une galerie de personnages à la lisière de la marginalité, ou franchement déglingués. Chez Brautigan, le mot tombe juste, le texte ne se pare d’aucun artifice inutile, mais l’émotion affleure à chaque page.
 

Mots et toile

Eve Babitz : une perle incisive


Eve a frappé à ma porte accompagnée d’un ami, par la grâce de l’article de Philippe Garnier paru dans les Inrockuptibles. Attirée par le portrait-photo glamour d’Eve réalisé par Annie Leibovitz, dubitative quant à la cohorte de paillettes et autres molécules de synthèse saupoudrées sur les paragraphes, je n’attendais pas que ce livre me retourne, moi qui n’ai jamais mis l’orteil sur la Côte Ouest. Seul l’avertissement de Ph. Garnier m’ouvrit les yeux : Eve avait été sa seule guide de Los Angeles. Et par la seule force de ses écrits. Ce n’était pas peu dire. Alors, j’ai conservé précieusement cette coupure de presse, attendant le moment opportun où ce livre là plutôt qu’un autre s’imposerait dans mon panier.
Pourtant, le titre en doux euphémisme trottait quelque part en moi. J’ai finalement commandé le bouquin (à Terra Nova).
Tandis que dans mon souvenir, le papier de Garnier insistait sur l’égérie du who’s who made in L.A., maintes fois comparée à F. Scott Fitzgerald, la lecture me ravit : l’ingénuité et le trash sensuel d’Eve, conteuse hors pair, incisive, visuelle, fait jaillir de sa plume une écriture qui vaut bien des scénarios.
• Eve Babitz, Jours tranquilles, brèves rencontres, traduit de l’anglais (États-Unis) par Gwylim Tonnerre, éd. Gallmeister, 2015, 224 pages, 11€.

Merci de ne pas reproduire tout ou partie de ce billet.

 

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L'Amérique, l'Amérique…

Couverture du livre de Neal Cassady - "Un truc très beau qui contient tout" - paru aux éditions Finitude

Dessin de couverture : Carolyn Cassady.


À mille lieues de ce que j’avais pressenti comme liste de mes lectures estivales, j’ai suivi, de façon purement intuitive et passionnée, la route que j’avais commencé à tracer mi mai en compagnie de Jack Kerouac. J’avais repéré le bouquin de son grand copain Neal Cassady, au titre qui sonne comme un talisman, une promesse totale de vie et de joie : Un truc très beau qui contient tout. Lettres 1944-1950. J’étais à peine arrivée chez mes parents, que Mathieu, mon (presque) beau-frère, ramena de la médiathèque (au passage, une réussite que cette médiathèque de Lons-le-Saunier) toute la bibliographie relative à la Beat disponible. Je jetai mon dévolu sur cette édition d’une partie de la correspondance de Neal Cassady tout juste parue au printemps 2016. J’ai bu du petit lait au fil de la prose de Neal le surdoué, qui cherche à retranscrire ses pensées, ses folies, ses pulsions, au plus près de la vie. Lui qui parlait avec un débit défiant toute concurrence libéra Jack K. qui osa ainsi son « style » ultra syncopé et calqué sur le rythme du bop et l’oralité, fixé sur le papier à la fréquence véhémente de 95 mots à la minute. Jack encouragea d’ailleurs Neal à n’écrire « […] seulement ce qui te fait plaisir et te tient éveillé la nuit par pure joie folle […] ». Un de ces bouquins comme il vous en arrive parfois dessus, et qui n’autorise pas qu’on le lâche sous peine d’être en manque. J’ai noté dans mon carnet : « j’ai trouvé le chaînon manquant. Pur, brut, décomplexé, un bastion libre sans autres valeurs que celles enracinées dans l’instant ».
| Un truc très beau qui contient tout. Lettres 1944-1950, Neal Cassady, traduit de l’anglais (États-Unis) et présenté par Fanny Wallendorf, éditions Finitude, 2016, 336 p., 23 €.
| Sur la route. Le rouleau original, Jack Kerouac, traduit de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, Collection Folio (n° 5388), Gallimard, 2012.
Pour continuer à graviter autour de la galaxie Beat, j’ai acheté à L’Intranquille Plazza, à Besançon, Personnages secondaires de Joyce Johnson, qui connut intimement Jack K. à la période qui précéda et suivit la sortie retentissante de Sur la route aux États-Unis. Dans ce récit autobiographique, au tout début des années 1950, Joyce Johnson a la petite vingtaine. Elle vient de quitter son Université sans en être diplômée, ce qui ne freine nullement son embauche à divers postes de maisons d’édition new-yorkaises. Elle écrit elle aussi, et compte bien se faire publier sans délai. Au-delà de l’attachant autoportrait qui se dessine, Joyce Johnson prend la mesure de la Génération silencieuse qui est la sienne. Elle aurait préféré être de la Génération perdue, comme Ernest Hemingway dans les années 1920. Or, on ne choisit pas sa naissance, ni les épithètes qui sont collées, à tort ou à raison, aux décennies de nos vingt ans. Joyce et ses ami-e-s vivent de peu, tous créent ou sont en passe d’accoucher d’une œuvre. On croise entre autres Franz Kline, la cinquantaine, qui commence tout juste à vivre bien de sa peinture. On marche à ses côtés jusqu’au moment de la parution de Sur la route, moment fébrilement attendu par Kerouac, moment dûment programmé par son éditeur Viking qui n’attendait rien d’autre que l’Amérique soit prête à recevoir cette petite bombe de papier. Un pavé tombera donc dans la mare. À quel prix Kerouac, qui termina le tapuscrit de Sur la Route en 22 jours, à grand renfort de café et de nuits blanches, parvint à le faire enfin publier six ans plus tard ? Toujours armé d’alcool, de carnets et de crayons, sac au dos, Jack Kerouac fuit, s’enfuit, revient, repart, à la poursuite d’une inatteignable paix. Joyce Johnson jette un regard peut-être nostalgique, qui possède l’acuité d’une écrivaine sensible, sur les années qui suivirent. Voici ce qu’elle écrit à la toute fin de Personnages secondaires : « Les années soixante furent pour moi un désenchantement. Malgré tous leurs feux d’artifice, elles me déçurent, comme une apothéose avortée. Je vis les hippies remplacer les beatniks, les sociologues remplacer les poètes, les toiles vides remplacer les Kline. J’observai sans enthousiasme l’émergence d’un « style de vie » p. 275.
| Personnages secondaires, Joyce Johnson, éditions Cambourakis, traduit de l’anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent, juin 2016, 277 p., 22€.

Merci de ne pas reproduire tout ou partie de ce billet sans m’en avoir préalablement informée. Élise Vandel – Élise Écritures
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"Araki enfin. L'homme qui ne vécut que pour aimer". Philippe Forest

Araki enfin. Philippe Forest, Gallimard, Art et artistes, 2008.

« Araki enfin. L’homme qui ne vécut que pour aimer »

Araki c’est Nobuyoshi, rien à voir (ou plutôt, tout à regarder) avec Gregg Araki, le cinéaste. Sulfure et homonymie point barre la comparaison s’arrête là. Nobuyoshi Araki, photographe japonais né à Tokyo en 1940 est l’auteur d’une oeuvre qui prend pour motif central la femme et le sexe féminin. Il résume lui-même cette ballade érotique par la fascination que les femmes exercent sur lui. Philippe Forest sous-titre judicieusement son essai L’homme qui ne vécut que pour aimer. Le motif sexuel peut être littéral (gros plans), métaphorique (fleurs d’orchidée, pivoine), métonymique (séances de bondage), accessoire ou accessoirisé (présence récurrente de dinosaures en plastique métaphores des pulsions d’Araki).
La culture japonaise ne fonctionne pas comme la nôtre, c’est juste une évidence mais il est bon de le souligner parce que cela conditionne quand même la réception des oeuvres. Je ne vous apprendrai peut-être rien de neuf mais j’aurais pas bien belle allure à taire les us suivants. Les japonais adorent les attributs sexuels au sens religieux. Les vulves et autres pénis sont objets de vénération. Au Japon et au printemps, il y a une fête shinto de la Fertilité : Kanamara Matsuri ou festival du phallus d’acier. Ce n’est ni plus ni moins qu’un défilé de pénis géants au milieu d’une foule dense et compacte. Je ne connais guère d’équivalent septentrional, si je me trompe, informez-moi d’éventuels défilés européens où l’on brandit des phallus monumentaux. Les japonais sont aussi réputés pour pratiquer une sexualité « débridée », là encore, c’est une question de point de vue. En tous cas le tabou ultime au pays du Soleil-Levant est de prononcer « je t’aime ». Le comble du film porno japonais est de montrer des visages expressifs, bien plus transgressif que des gros plans sur les organes génitaux.

Nobuyoshi Araki a fait connaître le bondage en Occident. Il photographie énormément ses modèles attachées. Si, pour N. Araki, la corde « est comme une caresse », il faut aussi préciser et nuancer la définition du terme et du concept qui est graduelle. Je la prends dans Japon. Miscellanées :  le bondage est 1. une pratique sado-masochiste qui consiste à ficeler sa ou son partenaire en vue d’agrémenter un rapport sexuel. 2. Le bondage est également une technique très ancienne de torture, un « art du ligotage militaire dont les raffinements se déclinaient selon le rang des personnes à châtier ». 3. Aujourd’hui, le shibari est un art du ligotage progressif à destination érotique agissant par stimulation des centres d’énergie. 4. Pour finir, le bondage de suspension consiste à suspendre le/la partenaire. Comme le soulignent les auteurs, délier est plus dangereux que lier (p. 160).

Cet essai de Philippe Forest vient combler une part manquante à l’analyse de la culture japonaise en France, car il ne l’aborde pas que sous l’angle de l’art photographique. Les formes artistiques traditionnelles du haïku, des ukiyo, et du « roman du je » [développer son oeuvre à la façon d’un récit personnel] dépoussièrent et affinent les définitions que je lis habituellement. Le haïku notamment n’est rien d’autre qu’un jeu, une « enfance de l’art s’exerçant contre* la littérature ».
À la page 31, ce qui tient lieu d’incipit du récit de sa vie publié sous le titre du Voyage sentimental (1971), Araki explique aux lecteurs « qu'(il) n’en peux plus […] parce qu’il y a trop de photographies de mode autour de nous et qu'(il) […] ne supporte pas ces visages, ces corps nus, ces morceaux de vies privées et ces décors qui ont l’air tout aussi faux. Ce livre est différent de ces photographies truquées […] ». Les photographies qui déroulent aussi le fil de sa vie, comme les paragraphes d’un roman, les séquences d’un film, instillent une réalité dans toute chose désirante. Car il y a dans chaque photo de femme la présence de Yoko, sa femme décédée d’un cancer, à laquelle il ligote et relie un peu plus les fragments féminins mis en scène, pour s’approprier le manque de l’être chéri.

*c’est moi qui souligne.

Araki enfin, L’homme qui ne vécut que pour aimer, Philippe Forest, Gallimard, « Art et artistes », 2008, 157 pages. 25,40€. ISBN 9782070120253.
Toutes les images, tous les textes publiés ici {sauf mention contraire} sont ma production et ma propriété. Merci de ne pas les reproduire ou les utiliser sans m’en faire la demande.
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L'argent. Marie Desplechin, Emmanuelle Houdart (illustratrice).

L'Argent, Marie Desplechin, Emmanuelle Houdart. Éditions Thierry Magnier, 2013.

L’Argent, Marie Desplechin, Emmanuelle Houdart. Éditions Thierry Magnier, 2013.


L’argent n’est ni facile, ni dû, ni une solution à tout. L’argent ne fait pas le bonheur, c’est le nerf de la guerre. L’argent peut manquer, se gagner à la sueur de son front, être volé ou dilapidé. On peut hériter d’argent, mon père me dit qu’il faut trois générations pour défaire un héritage. On peut être vénal, choisir de ne plus en faire une monnaie d’échange, faire comme si jamais il ne manquait, se faire de l’argent sur le dos des autres.
Je peux filer la métaphore longtemps, mais voilà, la question est toujours là, au coeur de la condition de l’homme né moderne, ultra présente chez l’homme post-moderne. Marie Desplechin écrit ici un conte contemporain au fil de douze monologues saisissant les rapports variés à l’argent. Elle arpente les versants symboliques de la monnaie, la monnaie comme vecteur d’échanges pas que pécuniaire. Derrière l’argent, se lovent des transactions sous-jacentes -affective, assassine, solidaire, vengeresse, salutaire. Marie Desplechin brosse une galerie de personnages aux caractères marqués. De ces contrastes jaillissent des relations forcément compliquées ; les relations tortueuses que chacun entretient avec l’argent. Tout ce petit monde, la dynastie centrale du récit et les amis, sont assez hauts en couleurs, grâce à la palette vive et baroque d’Emmanuelle Houdart.
Le livre se construit en douze chapitres autour des personnages principaux et s’articule en un arbre généalogique dont chaque branche est un élément saillant de la famille. Chaque chapitre s’intitule du prénom des protagonistes, en quelques mots un incipit propose une orientation de son rapport à l’argent – et aux autres.
Parution octobre 2013 / 27,5 x 37 cm / 56 pages
ISBN 978-2-36474-305-2
prix indicatif : 21.90

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Livres !

Livres !

Livres !, Écrit par Murray McCain et illustré par John Alcorn, Éditions Autrement 2013.


Jour neigeux venteux blanc sur la ville rose. Bon en quelque sorte ça tombe bien, dans le sens où c’est l’hiver avant tout, et ça tombe bien aussi si vous avez ce livre sous la main. Un livre qui s’intitule Livres ! ne laisse aucun doute sur son contenu : il s’empare très bien de son sujet, les choucas. Paru en 1962 aux États-Unis il ressort SEULEMENT en 2013 aux Éditions Autrement. Et ce n’est pas un luxe, pas superflu, encore moins saugrenu. Les livres produisent un tas d’effets, j’y recherche ou j’y trouve des choses très différentes, qui varient même selon le moment de la vie où je les lis, plus rarement les relis. Le même livre a plusieurs épaisseurs. Je parle bien sûr ici du sens, mais le fond sans la forme ne serait rien du tout, il n’atteindrait pas grand’chose ou pas grand’monde. Là réside toute l’intelligence de ce petit format cartonné à la police de caractères délicieusement rétro et aux coloris super méga flashy = le trio magenta-ocre-orange a aimanté mon regard comme un stroboscope dans la blancheur éclatante de la bibliothèque. Livres ! est d’ailleurs paru dans la collection « Vintage » des Éditions Autrement.
Livres ! ressort des oubliettes avec cette réédition et sa toute première traduction en français. La France qui aime tant les livres, les prix littéraires, les saisons littéraires, les romanciers, les lecteurs et les lectrices, les bibliothèques et les librairies, laisse volontiers les anglo-saxons concevoir ce genre d’opus inclassables qui présentent la richesse et la puissance de la lecture, des livres et de l’imagination. Livres ! n’est pas épais, n’est pas bien haut, il a l’élégance de sa condition : tout faire tenir de son vaste sujet en quelques pages (d’ailleurs, il n’y a pas de pagination). Un livre c’est de la cellulose, du papier, des pages, des mots, des images, des lettres jolies imprimées aujourd’hui qui ont remplacé les lettrines fabuleuses des manuscrits et autres incunables. Dans Livres ! justement un soin tout particulier est apporté aux caractères, à la mise en page et à la couleur : efficacité du propos, liberté d’interprétation des textes : autant de supports à tant d’autres livres.
Évidemment en cinquante ans il y a du changement, le passage de la page papier à l’écran qui fait tout défiler si vite étant sans doute le plus conséquent, mais le livre matériel remplit encore bien des étagères. Une prouesse graphique et un contenu synthétique qui ouvre les possibilité infinies de l’aventure qu’est la lecture. Voilà pourquoi j’ai eu envie d’écrire quelques lignes sur ce Livres ! N’oubliez jamais, si vous avez perdu votre billet d’avion pour Calcutta, si votre aller-retour Bordeaux-Namur a connu les affres du tambour du lave-linge, si votre Fiat 500 a rendu l’âme, si le co-voiturage n’arrive pas jusqu’à chez vous, si la station de Vélib’ la plus proche n’en contient plus aucun, prenez un livre dans votre bibliothèque : voyage garanti.
Mini format, poids plume, richesse graphique, chromatique et symbolique : bingo pour ce petit livre sur les livres. Vous pouvez (vous l’) offrir sans retenue.
Un mot en particulier ou plutôt une page a retenu mon attention : « Chaque mot a un sens, sauf peut-être supercalifragilisticexpialidocious » appris-je dans Livres ! Si le terme presque imprononçable et insensé fut popularisé grâce à Mary Poppins dans la bouche de Julie Andrews (Walt Disney, 1964), j’aimerais en connaître l’origine, qui à mon avis, ne sera jamais rien d’autre que plus ou moins exacte. Les auteurs de ladite chanson, les frères Richard M. Sherman et Robert Sherman expliquent que ce mot leur est venu lors d’un jeu pendant leur enfance. Bien. Une autre explication tout aussi sujette à caution renvoie au jeu littéraire des homophonies approximatives. Dans la langue de Shakespeare, cela donne un propos sur le Mahatma Gandhi qui serait « super calloused fragile mystic hexed by halitosis ». D’où le jeu sur les sonorités proches des mots qui aurait donné : supercalifragilisticexpialidocious. Je suis preneuse pour une autre hypothèse… même improbable et folle !
Livres !, écrit par Murray McCain et illustré par John Alcorn, © 2013 Éditions Autrement pour l’édition française. ISBN 978-2-7467-3348-0. 11,50€. Titre original Libri ! Publié pour la première fois aux États-Unis en 1962 par Simon & Schuster, Inc. © Topipittori Milan 2012.

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La place du diamant, Mercè Rodoreda

Mercè Rodoreda (Barcelone, 1909 ou 1908 ? – Gérone, 1983) est une grande dame des lettres Catalanes. Romancière, poétesse, elle commença à publier très jeune comme journaliste de presse pour le quotidien catalan la Généralité. Dans son travail de romancière et de poétesse, elle n’a eu de cesse de livrer une écriture poétique au sens premier étymologique du terme : une écriture de création. Chez les grecs antiques, chez Aristote entre autres, la poïèsis correspond à l’acte créateur : fructueux, riche, générateur de nombreux fruits. J’aime bien m’en rappeler, c’est un peu ma « vigilance » qui ne m’a pas quittée depuis le collège. Penser que la poésie c’est créer, et que l’acte créateur en art, en littérature, en sciences, en danse, à l’opéra, en bande dessinée, en musique, au cinéma, en mathématiques, c’est de la poésie. Tout cela est inextricablement lié.
Certains titres de Mercè Rodoreda sont traduits en français : Miroir brisé (Mirall trencat), Tant et tant de guerre, La mort et le printemps. Miroir brisé est un roman très abouti du point de vue des expérimentations sur la langue, la syntaxe, et les ambiances y sont lourdes, étranges, ensorcelantes, envoûtantes, certains passages m’ont laissé un goût de venin puissant mais pas mortel, une sensation de lecture vraiment singulière et dérangeante. Beaucoup d’images surgissent à la lecture des oeuvres de Mercè Rodoreda, un intense répertoire de personnages brisés par les conflits, les situations oppressantes et particulières est transcendé, sublimé par son style et son pouvoir de romancière minutieuse, je serais tentée de dire magicienne.

La place du diamant, Mercè Rodoreda

La place du diamant, Mercè Rodoreda


La place du diamant est le premier roman que j’ai lu d’elle, la rencontre avec cette écriture si paticulière m’a marquée. Natalia, une femme des quartiers très populaires de Barcelone, le Gràcia (aujourd’hui, on déambule encore longuement sur le Passeig de Gràcia, que Manuel Vasquez Montalban explore dans son très historique et dense roman Barcelones, qui met la ville en livre) relate son existence de femme dévouée à ses enfants, son mari, sur fond d’obscurités : IIè république, guerre civile*, années noires du Franquisme. Mercè Rodoreda narre son récit à la première personne, faisant entrer le lecteur dans l’intimité de la vie de Natalia et des classes populaires d’alors. Pour autant, comme toujours chez Rodoreda, nul misérabilisme, nul apitoiement, nulle volonté de retranscrire un portrait réaliste de femme dans les années noires de l’Espagne et la Catalogne, pas d’obligation de vérité ni d’historicité. Il n’y a pas non plus de faux-semblant ni d’univers édulcoré. Pourtant l’arrière-plan des conflits consitue la toile de fond de l’existence ordinaire de Natalia qui se bat pour survivre au sein d’une époque très mouvementée. Dans ce récit faussement simple, Mercè Rodoreda donne à lire une vision d’écrivain, qui sous sa plume enchantée et grave chante la puissance de Barcelone, une Barcelone multiple et complexe, porteuse de tant d’espoir et de désillusions, Barcelone qui devint La Ville des Prodiges pour Eduardo Mendoza.
*Après une insurrection au Maroc espagnol le 16 juillet, la Guerre Civile Espagnole éclata sur le sol ibère et dura 986 jours, du 18 juillet 1936 au 29 mars 1939. On dénombrera plus d’un million de morts. Déjà en gestation, les lignes de faille des meurtrières décennies à venir étaient toutes tracées.
La place du diamant, Mercè Rodoreda, Collection L’Imaginaire, Éditions Gallimard, dépôt légal mars 2006, traduit du catalan par Bernard Lesfargues, avec la collaboration de Pierre Verdaguer. Titre original La Plaça del diamant. EAN 9782070779567.

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BLEU. Histoire d'une couleur, Michel Pastoureau

Dans une autre vie, j’ai été médiéviste. Bien que cette période soit lointaine et révolue, elle n’en fut pas moins riche et passionnante. Cela remonte à une petite dizaine d’années et j’avais choisi -enfin j’avais été téléguidée, car les sujets de recherche, comme chaque impétrant l’apprend plus ou moins à ses dépends, ne sont vraiment jamais choisis que par le directeur de recherches dont il épouse les problématiques- un groupe de manuscrits épiscopaux du 11ème siècle. Je pensais m’orienter vers l’étude de peintures murales médiévales or la région comtoise n’en comptait plus aucune ou des fragments déjà étudiés. Pendant les 3 ans que durèrent les années de maîtrise et de DEA, j’ai lu, vu, bu, mangé, respiré, écouté, goûté, rêvé d’art carolingien et roman, jusqu’à l’indigestion. Une fois le contenu spécialisé englouti, j’avais atteint le trop-plein. J’ai fort heureusement observé un jeûne de quelques mois, puis, doucement je suis revenue à ce qui touche à l’histoire de l’art, et à tâtons j’avançai vers la période médiévale. Ma mémoire semblait fonctionner comme un catalyseur de données, les bénéfices de mes explorations artistiques, culturelles et littéraires étaient exponentielles, je me régalais des essais de Daniel Arasse, des théories picturales d’Antoni Tàpies, de la correspondance de Gertude Stein avec Pablo Picasso, des écrits non romanesques de Marguerite Yourcenar, des théories sur la peinture de Zola ou Stendhal.
Le nom chantant de Pastoureau (qui signifie aussi berger) me revenait régulièrement en mémoire, son ouvrage sur la symbolique des couleurs traînait chez mes parents, je le feuilletais pour mes cours d’arts plastiques au lycée. Je l’avais relégué dans la case baccalauréat dont je n’actionnerais plus le tiroir. Quoique… Un beau jour, son opus BLEU a connu un retentissement que nulle publication de ce petit-cousin de Claude Levi-Strauss n’avait éprouvé jusqu’alors. Les vitrines des librairies se paraient de cette couverture bleu Klein format carré ; la presse spécialisée criait au génie devant cette astucieuse somme consacrée à une couleur, abordée dans d’innombrables nuances et avec une érudition joyeuse. Tout Pastoureau était là, le savoir, la transmission, le plaisir de connaître et d’enseigner. Avec rigueur. Avec passion. Non sans humour. Le beau BLEU est intéressant à plus d’un titre.

BLEU. Histoire d'une couleur, Michel Pastoureau, Éditions du Seuil, 2002.

BLEU. Histoire d’une couleur, Michel Pastoureau, Éditions du Seuil, 2002.


 
Il balise l’histoire des couleurs dans les sociétés occidentales depuis les peintures pariétales, resserrant le cadre sur le début de l’époque chrétienne en Occident, mieux lotie en documents écrits et témoignages graphiques, plastiques et sculptés. Michel Pastoureau déroule le fil de la couleur bleue jusqu’à aujourd’hui, où elle est devenue « la couleur favorite des européens », rimant avec consensus dans le pire des cas, avec équilibre spirituel (parce que procurant un apaisement occulaire) dans le meilleur. Au fil du temps, le bleu est tantôt une couleur discrète, tantôt une teinte intense, synonyme de pouvoir.
Si je ne devais retenir qu’un aspect du livre, ce serait : la composante culturelle des couleurs. Une couleur est avant tout le résultat d’une construction sociétale, dont la perception diffère selon les civilisations. Ainsi les Inuits possèdent des dizaines de mots pour désigner le neige, puisque leur univers est fait de blancs… Une couleur n’est jamais une, elle échappe, fait son chemin, n’obéit jamais à un seul attribut. Juste après les fêtes de fin d’année et les atroces ‘jouets genrés’, d’aucuns peuvent se souvenir qu’il était une fois, le rose était la couleur portée par les hommes, et les figures de la Vierge se drapaient d’étoffes d’un bleu outremer intense…
BLEU. Histoire d’une couleur. Éditions du Seuil, 2002, 216 pages (2000 pour la première édition avec 90 illustrations). ISBN 2.02.055725.8
Bibliographie (très) sélective :
Le Petit Livre des couleurs, Michel Pastoureau, Dominique Simonnet, Panama, 2005. ISBN 2755700343.
La Bible et les Saints, Michel Pastoureau, Gaston Duchet-Suchaux, Flammarion (Tout l’art référence), 2006. ISBN 2080115987.
Le Cochon. Histoire d’un cousin mal aimé, Michel Pastoureau, Gallimard (Découvertes n° 544), 2009, 160 p. ISBN 2070360385.

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