Micro nouvelle


J’ai écrit ce texte lors d’un des ateliers d’écriture animés par la pétulante Céline Benssoussan, à l’Estaminot.

De toutes les sciences qu’on inculque dans le rouge, les vieilles femmes s’en moquent. À la fin de la guerre, les corps emmenés vers la mer, dans une dernière procession, les civils prennent la vague pour support de leur ultime engagement. Dans ce corps-à-corps sans équilibre, pas de liaison. Il zappe. Sur la chaîne de reportages, il entend : « L’irruption de Zélie dans l’église, son regard que le docteur avait saisi, cette réunion de tous les intéressés sur la place ». Il zappe encore. « Escapades gourmandes », l’émission qu’il préfère quand son frigo est vide, fait irruption dans son univers de pantouflard affamé. Il tapote « National Geographic » sur la télécommande, les lionceaux dévorent une gazelle, c’est la jungle, la sauvagerie. Une telle puissance dans leurs mâchoires grandes ouvertes. C’est beau. Il bâille. Il prend une bière dans le frigo et s’entaille la main avec le limonadier rouillé.

Tétanos, tétanisé, titan, tout se mélange dans sa tête pendant que son doigt pisse le sang. La faim le tiraille de plus en plus, ce qui n’arrange pas ses affaires. Et il a de l’ambition comme chef d’entreprise. Le stock de limonadiers entreposé sous l’évier depuis vingt ans témoigne autant de la tendresse qu’il porte aux objets que de son attachement à des articles de commerce invendus. Il faut croire que l’imaginaire peut bien faire les choses, à supposer que la rencontre de son index avec une lame rouillée poignarde son quotidien d’une balafre indélébile.

Bon sang ! Après 24 heures de télé, ses yeux piquent sérieusement. En lui, c’est le chaos. Une révolte sourde gronde.

Il se lève d’un bond. Attrape la cuillère dans le seau à glaçons. Enfonce son doigt visqueux dedans. Les coulures rougeâtres teintent les cubes qui fondent peu à peu avec le liquide chaud. Il ajoute de la vodka pour désinfecter son doigt. « Nature morte au bloody mary », écrit-il comme légende de la photo qu’il poste sur Instagram. Son index pris dans les glaces retrouve assez de mobilité pour attraper la télécommande qui positionne le curseur sur le film d’Alain Resnais, « Hiroshima mon amour ».

Tous les textes, sauf mention contraire, sont la propriété exclusive d’Élise Vandel. Merci de ne pas en reproduire tout ou partie sans m’en faire la demande :)

A propos elise vandel

Écrivain public et animatrice d'ateliers d'écriture à Toulouse, ponctuellement à Lyon et en Franche Comté, j'écris pour vous et fais écrire les autres.
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