L’Amérique, l’Amérique…


Couverture du livre de Neal Cassady - "Un truc très beau qui contient tout" - paru aux éditions Finitude

Dessin de couverture : Carolyn Cassady.

À mille lieues de ce que j’avais pressenti comme liste de mes lectures estivales, j’ai suivi, de façon purement intuitive et passionnée, la route que j’avais commencé à tracer mi mai en compagnie de Jack Kerouac. J’avais repéré le bouquin de son grand copain Neal Cassady, au titre qui sonne comme un talisman, une promesse totale de vie et de joie : Un truc très beau qui contient tout. Lettres 1944-1950. J’étais à peine arrivée chez mes parents, que Mathieu, mon (presque) beau-frère, ramena de la médiathèque (au passage, une réussite que cette médiathèque de Lons-le-Saunier) toute la bibliographie relative à la Beat disponible. Je jetai mon dévolu sur cette édition d’une partie de la correspondance de Neal Cassady tout juste parue au printemps 2016. J’ai bu du petit lait au fil de la prose de Neal le surdoué, qui cherche à retranscrire ses pensées, ses folies, ses pulsions, au plus près de la vie. Lui qui parlait avec un débit défiant toute concurrence libéra Jack K. qui osa ainsi son « style » ultra syncopé et calqué sur le rythme du bop et l’oralité, fixé sur le papier à la fréquence véhémente de 95 mots à la minute. Jack encouragea d’ailleurs Neal à n’écrire « […] seulement ce qui te fait plaisir et te tient éveillé la nuit par pure joie folle […] ». Un de ces bouquins comme il vous en arrive parfois dessus, et qui n’autorise pas qu’on le lâche sous peine d’être en manque. J’ai noté dans mon carnet : « j’ai trouvé le chaînon manquant. Pur, brut, décomplexé, un bastion libre sans autres valeurs que celles enracinées dans l’instant ».

| Un truc très beau qui contient tout. Lettres 1944-1950, Neal Cassady, traduit de l’anglais (États-Unis) et présenté par Fanny Wallendorf, éditions Finitude, 2016, 336 p., 23 €.

| Sur la route. Le rouleau original, Jack Kerouac, traduit de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, Collection Folio (n° 5388), Gallimard, 2012.

Pour continuer à graviter autour de la galaxie Beat, j’ai acheté à L’Intranquille Plazza, à Besançon, Personnages secondaires de Joyce Johnson, qui connut intimement Jack K. à la période qui précéda et suivit la sortie retentissante de Sur la route aux États-Unis. Dans ce récit autobiographique, au tout début des années 1950, Joyce Johnson a la petite vingtaine. Elle vient de quitter son Université sans en être diplômée, ce qui ne freine nullement son embauche à divers postes de maisons d’édition new-yorkaises. Elle écrit elle aussi, et compte bien se faire publier sans délai. Au-delà de l’attachant autoportrait qui se dessine, Joyce Johnson prend la mesure de la Génération silencieuse qui est la sienne. Elle aurait préféré être de la Génération perdue, comme Ernest Hemingway dans les années 1920. Or, on ne choisit pas sa naissance, ni les épithètes qui sont collées, à tort ou à raison, aux décennies de nos vingt ans. Joyce et ses ami-e-s vivent de peu, tous créent ou sont en passe d’accoucher d’une œuvre. On croise entre autres Franz Kline, la cinquantaine, qui commence tout juste à vivre bien de sa peinture. On marche à ses côtés jusqu’au moment de la parution de Sur la route, moment fébrilement attendu par Kerouac, moment dûment programmé par son éditeur Viking qui n’attendait rien d’autre que l’Amérique soit prête à recevoir cette petite bombe de papier. Un pavé tombera donc dans la mare. À quel prix Kerouac, qui termina le tapuscrit de Sur la Route en 22 jours, à grand renfort de café et de nuits blanches, parvint à le faire enfin publier six ans plus tard ? Toujours armé d’alcool, de carnets et de crayons, sac au dos, Jack Kerouac fuit, s’enfuit, revient, repart, à la poursuite d’une inatteignable paix. Joyce Johnson jette un regard peut-être nostalgique, qui possède l’acuité d’une écrivaine sensible, sur les années qui suivirent. Voici ce qu’elle écrit à la toute fin de Personnages secondaires : « Les années soixante furent pour moi un désenchantement. Malgré tous leurs feux d’artifice, elles me déçurent, comme une apothéose avortée. Je vis les hippies remplacer les beatniks, les sociologues remplacer les poètes, les toiles vides remplacer les Kline. J’observai sans enthousiasme l’émergence d’un « style de vie » p. 275.

| Personnages secondaires, Joyce Johnson, éditions Cambourakis, traduit de l’anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent, juin 2016, 277 p., 22€.

Merci de ne pas reproduire tout ou partie de ce billet sans m’en avoir préalablement informée.

A propos elise vandel

Écrivain public et animatrice d'ateliers d'écriture à Toulouse, ponctuellement à Lyon et en Franche Comté, j'écris pour vous et fais écrire les autres.
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