Intérieur, Gabriella Giandelli

 

Intérieur, Gabriella Giandelli, Actes Sud BD.

Intérieur, Gabriella Giandelli, Actes Sud BD.


J’adore Marion. J’adore Marion parce qu’elle seule peut me demander si mes jolis collants ne vont pas défunter sous l’effet d’une maille filée et si par conséquent je n’en serai pas trop attristée, j’adore Marion parce que dans la bibliothèque de ses enfants il n’y a rien à jeter, j’adore Marion parce que ses penchants végétaliens sont toujours rattrapés par son amour fou du chocolat, j’adore Marion parce que notre projet se profile plutôt bien.
J’adore Marion parce qu’elle m’a fait découvrir cette merveille de bande dessinée : Intérieur, de Gabriella Giandelli. Elle l’a choisie dans une librairie sans doute plus attirée par le discret appel Préface de Dominique A que par le contenu en lui-même… Mais ça c’était avantAvant d’ouvrir Intérieur, ce bijou tracé aux crayons de couleur, en camaïeux de gris (wouah, dément !) et rehaussé de couleurs sourdes, froides, qui résonnent comme des contre-points lumineux dans un univers urbain sous un ciel de décembre : bleu canard, jaune curry… tout en nuances et en douceur. Lire la suite

L'Amérique, Joan Didion

L'Amérique - Chroniques, Joan Didion, Le Livre de Poche, Biblio Essais, 2014.

L’Amérique – Chroniques, Joan Didion, Le Livre de Poche, Biblio Essais, 2014.


Accoudée à la portière de sa Corvette Stingray, Joan Didion, tout visage tourné vers le spectateur, mais le regard déterminé, comme toujours scrutant ses contemporains, fume une clope. La couv’ de L’Amérique – Chroniques en dit long sur cette femme aux yeux en amande et à la moue lippue. L’une des écrivaines les plus fines de l’Amérique de son temps fut tour à tour et simultanément journaliste pour la New York Review of Books entre autres, scénariste pour Hollywood, romancière (Maria avec et sans rien). Elle apparaît comme essayiste au lectorat français en 2007, tardivement donc, après des centaines de papiers publiés outre-atlantique, avec le titre L’année de la pensée magique. Il obtint le Goncourt de l’Essai et un retentissement critique et public.
Ici je me penche sur le recueil de onze chroniques rédigées des années 60 à 80, L’Amérique. Enregistrement des mouvements qui firent tressaillir l’Amérique enserrée par l’interminable Guerre du Viet-Nam et l’avènement des années-fric, ces onze textes tissent le portrait d’un pays désaxé, écartelé entre les conventions et les changements politico-économiques à venir. Avec son ton froid, distancié, presque clinique, Joan Didion retrace les errances de ses semblables, personnages marquants pour la plupart : les activistes des Black Panthers (Stokely Carmichael et Rap Brown), la panique qui gagne New-York au moment du viol de la « Joggueuse de Central Park », les Doors, les autoroutes autour de San Bernardino et Honolulu. Dans son écriture, Didion refuse tout sentimentalisme, ne cède jamais à la facilité d’une transcription journalistique plate. Elle dit, simplement, avec une puissance servie par des mots utiles, forts, bâtis en phrases monumentales parce qu’étayées et brutes, le monde dans lequel elle poursuit son existence.
Ce florilège de bons textes transcende l’imagerie pop, parfois mièvre et dégoulinante des États-Unis, dont la face cachée se révèle passionnante et riche de 1001 possibles. Californienne de naissance, passée par Big Apple, revenue à L.A., Didion trimballe son viatique d’Est en Ouest, et cette poignée de textes en témoigne, merveilleusement.
Joan Didion, L’Amérique – Chroniques, Le Livre de Poche, Biblio Essais, 2014, 329 pages. ISBN 978-2-253-15649-9

Eugénio de Andrade, Matière solaire

« Vivre, c’est illuminer de lumière rasante l’épaisseur du corps » Eugénio de Andrade.

Lire en prose est très répandu, une pratique universelle ou presque, lire la poésie l’est moins. Lire de la poésie c’est moins évident… pourquoi ? Cela appelle à la profondeur, au ralentissement, ce que n’implique pas forcément un récit, un essai, une narration graphique. Et ce ralentissement peut occuper de toutes petites séquences temporelles durant lesquelles la lecture en mode concentré opère. Le bénéfice de ces instants brefs retentit en général longtemps.

Matière solaire, Eugénio de Andrade

Matière solaire, Eugénio de Andrade


Matière solaire est l’un des rares recueils de poèmes écrits par Eugénio de Andrade. L’auteur, lusophone, de son vrai nom José Fontinhas, est né en 1923 et mort en 2005 à Porto. Il a reçu le prix Camoes de la littérature portugaise en 2005 (la plus haute distinction des lettres portugaises). Cela n’a aucun sens d’égrener les lauriers qui auréolent les gens, si ce n’est ici d’en souligner l’oeuvre singulière. Eugénio de Andrade parcourt la galaxie des poètes portugais dominée principalement par Fernando Pessoa, mais son génie est de faire oeuvre malgré l’ombre imposante de ce colosse des lettres.
Je ne connaissais rien de lui, je ne lisais d’ailleurs à ce moment-là qu’assez peu de poésie, mais j’avais été séduite par le titre, Matière solaire, qui dit une indicible attraction pour les paysages lumineux, la goutte jaune éclatante, et palpable puisqu’il y a « matière » à… Dans ce recueil, E. de Andrade sonde les profondeurs des corps, les frotte à l’explosion lumineuse. Les poèmes, au nombre de cinquante, sont de forme libre pour la plupart, ou des tercets. Ils sortent dans une lumière douce, tiède, surtout pas zénithale mais biaisée, offrant des éclairages sensibles de l’humain dans sa chair, dans son corps, avec l’autre.
Une impression de plénitude, de bain dans la lumière m’avait complètement envahie à la lecture de ce recueil que j’ai trouvé trop courte, tellement rapide, tant j’en redemandais. D’autres recueils sont publiés aux éditions La Différence : À l’approche des eaux et Versants du regard et autres poèmes en prose.
Bonne lecture ! Et vous, quelles suggestions faites-vous en cette fin d’année ? Festives, maussades, fraîches, grises, colorées, lourdes, roboratives, ludiques, sages, déraisonnables ?… La liste est longue, n’hésitez pas à la compléter !
Matière solaire (recueil de cinquante poèmes, 1980), suivi de Le poids de l’ombre (recueil de soixante poèmes, 1982) et Blanc sur blanc (recueil de cinquante poèmes, 1984), nrf Collection Poésie/Gallimard, 2004. Préface de Patrick Quillier. Traduit du portugais par Michel Chandeigne, Patrick Quillier et Maria Antonia Camara Manuel. ISBN 2-07-031468-5.

La chair de l'araignée

Voilà une bande dessinée sur un thème très difficile et grave.  Une bande dessinée qui explore finement et profondément les limbes d’une pathologie répandue mais pas toujours bien connue, l’anorexie chez les adolescents et les adolescentes. Avec une empathie sincère et une subtilité rare, le scénariste Hubert et l’illustratrice Marie Caillou nous offrent une petite perle. Cette première collaboration sera suivie par d’autres.

La chair de l'araignée, Hubert et Marie Caillou, Glénat, 2010

La chair de l’araignée, Hubert et Marie Caillou, Glénat, 2010


Une adolescente et un adolescent obsédés par le nombre de calories qu’ils avalent et la petite once de graisse ou de chair qui pourra mettre à plat (ou plutôt en relief) les efforts consentis pour anéantir ce corps qu’ils veulent par-dessus tout contrôler à l’excès. Les raisons en sont différentes, l’effet produit est le même ; chacune et chacun y parvient par ses propres tactiques d’évitement : ne pas être tenté(e) en éliminant tout bonnement les produits du placard, choisir ses plats préférés longuement préparés avec méticulosité et finalement jetés. Poids de l’éducation judéo-chrétienne qui annule la dimension sensuelle de la chair, du corps, négation de l’enveloppe charnelle. Absence de manifestation affectueuse verbale et protectrice de la mère.
Les deux ados se croisent sur le pallier du cabinet de leur psy. Mille et une choses en commun les relient, le mal qu’ils partagent et les détruit les lie. Jusqu’où ? Dans le titre, je lis l’araignée dans deux sens : comme l’arachnide qu’ils composent avec leurs deux corps maladivement fins, et comme la pièce maîtresse du steack de boeuf, hyper tendre et charnue, au délicieux goût de noisette.
La chair de l'araignée, Hubert et Marie Caillou, ill. couv. (détail)

La chair de l’araignée, Hubert et Marie Caillou, ill. couv. (détail)


Je connaissais principalement le travail de l’illustratrice Marie Caillou par ses images gaies, aux coloris vifs, au trait sous influence japonaise, où elle est d’ailleurs reconnue. Ici, la palette des couleurs est toute en demi-teintes, collant aux états d’âme et près des corps errants des deux protagonistes. Bonne lecture…
La chair de l’araignée, Hubert (scénario) / Marie Caillou (dessin, couleur), Glénat BD, Collection 1000 feuilles, 2010, ISBN 978-2-7234-6493-2.