Trois dessinatrices captivantes


Longtemps, mes références en termes de dessins sont restées accrochées à mes années d’enfance et précisément à ce que renfermait la bibliothèque de mes parents. Ces attaches rimaient surtout avec des dos signés Hergé, Albert Uderzo, Charles Schultz, Gotlieb, Hugo Pratt, Moebius, sans oublier le génialissime Franquin. Tous sont des monuments de la ligne, et ces géants n’avaient pas de pendant. Puis Joan Sfar, son compère Lewis Trondheim ou plus récemment Bastien Vivès ont envahi mon espace. Leurs travaux plus trash, libérés de certaines contraintes m’ouvraient une voie différente de celles empruntées par leurs prédécesseurs. C’est en emmenant religieusement mes enfants à la bibliothèque que je suis tombée sans me faire mal du tout sur des albums jeunesse qui dépoussiéraient complètement mes classiques. Illustrés par Kitty Crowther ou Emmanuelle Houdart ces recueils semblaient venus d’ailleurs, je sortais d’une faille spatio-temporelle et découvrais enfin des univers graphiques plus proches de mes familles imaginaires, pour ne plus les quitter. D’aucuns répondront peut-être que puisque ce sont des nanas, c’est sans doute pour cela. Je n’en mettrais pas ma main au feu, toutefois Kitty Crowther, Marion Fayolle ou encore Camille Chevrillon sont trois dessinatrices à connaître. E. Houdart aussi, et j’en ai parlé la semaine dernière.

Kitty Crowther est la plus âgée des trois (quoiqu’elle soit une jeune femme), elle a déjà reçu de nombreux prix pour l’ensemble de son travail d’écriture et d’illustration pour la jeunesse*. J’aime bien noter que l’édition pense secteur « jeunesse » tandis que les auteurs-illustrateurs s’attachent plutôt à décrire leurs liens avec « l’enfance »… singulière différence. Kitty est née en Belgique, de parents anglais et suédois dont elle porte la blondeur et l’iris bleuté. Elle dit « Je garde un lien très fort avec l’enfance. D’abord parce que je ne voulais pas grandir. Ensuite parce que je ne voyais pas vraiment d’adulte intéressant » (c’est moi qui souligne). Comme Charlotte Perriand, Kitty Crowther garde un souvenir intact de ses vacances à la campagne. De la verte Hollande, elle conserve un rapport profond aux espaces arborés et à l’eau. Malentendante, la petite Kitty comprend le monde à travers l’observation des gens qui l’entourent : les poses, la gestuelle, la manière de se tenir et de faire. Elle dit réfléchir déjà aux histoires et se les raconter avant même de penser « dessin » : ce goût du scénario et de la mise en scène caractérise ses albums qui sont rarement bavards. Des objets du quotidien, des êtres humains, un peu, et des animaux qui constituent un bestiaire pour tous les publics, au service d’une émotion. L’ombre, la lumière, une unité de lieu souvent, les livres de Kitty sont une scène de théâtre. Un régal à coup sûr, tout au crayon de couleur… Ô bonheur !

alors ?, album. Kitty Crowther, Pastel, l'école des loisirs, 2006.

alors ?, album. Kitty Crowther, Pastel, l’école des loisirs, 2006.

L’édition 2013 du Festival de BD de Colomiers (31) présentait la tendresse des pierres de Marion Fayolle, dont j’ai imméditement aimé le trait franc et le traitement graphique doux mis au service, ici, d’un propos douloureux et grave. Dans cet album, Marion Fayolle aborde le thème du cancer de son père, et explore leur relation rude, parfois rugueuse comme certaines pierres. Son sens de la poésie, ses images narratives et remplies de références forment un travail très, très intéressant, qui est largement représenté dans la presse magazine française et étrangère. Elle a aussi collaboré avec la marque de vêtements Côtélac, qui fait régulièrement appel à des illustrateurs et illustratrices pour orner les sacs de ses boutiques. Elle a créé de très beaux motifs pour des robes. Marion Fayolle pour Côtélac c’est le duo gagnant pour mon amie Cécile

Dernièrement, son « petit recueil de dessins pronographiques et surréalistes » tel qu’elle présente Les coquins, vaut le détour. L’illustratrice déploie sur une soixantaine de pages des scènes pornographiques aussi humoristiques que poétiques. La référence au surréalisme réside entre autres dans la substitution des sexes par des objets ou des animaux, mais pas des godemichés, non, voyez par exemple la couverture :

Les coquins, Marion Fayolle, éditions Magnani, 64 pages, 9,90 €, deuxième édition juin 2014.

Les coquins, Marion Fayolle, éditions Magnani, 64 pages, 9,90 €, deuxième édition juin 2014.

L’escargot et la laitue sont des métaphores du phallus et du vagin, il y a aussi le crayon et le taille-crayon, les minous pour les chattes. Bref, un voyage sensible et métaphorique où le sens propre devient figure. À regarder sans modération ! Et son tout petit format permet de le faire passer sous le manteau (son petit prix aussi).

La jeune illustratrice Camille Chevrillon déroule un vocabulaire graphique puisé dans le quotidien et « génétiquement », viscéralement accroché à l’imaginaire. Je l’ai découverte à travers son travail collaboratif pour le livre-accordéon Encore un quart d’heure. Voir se déployer sur trente-deux pages les possibilités d’utiliser le quart-d’heure restant relève du bonheur le plus pur : les textes de Françoise Lison-Leroy et Colette Nys-Mazure questionnent le rapport au temps diffracté entre les générations. L’adulte évolue dans une sphère pressante, oppressante, dans laquelle le temps se compresse indéfiniment. L’enfant mène sa découverte à l’envi dans un réel tout autre, mû par les principes du ricochet et du ludique. Comment accorder ces deux entités apparemment aux antipodes l’une de l’autre ? À quoi peut-on bien employer ce dernier quart d’heure ? Toute l’inventivité onirique et personnelle de Camille Chevrillon trace son sillon dans le temps imaginaire, le temps vécu, le temps qui échappe, le temps qu’il reste. L’accordéon (le format du livre) offre une lecture ininterrompue de cette fraction, comme une fresque chronologique intime et vagabonde.

Encore un quart d'heure, Camille Chevrillon, Françoise Lison-Leroy, Colette Nys-Mazure, éditions Esperluète, 2012, Belgique.

Encore un quart d’heure, Camille Chevrillon, Françoise Lison-Leroy, Colette Nys-Mazure, éditions Esperluète, 2012, Belgique.

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Encore un quart d’heure, Camille Chevrillon, Françoise Lison-Leroy, Colette Nys-Mazure, 2012, 14€, 11,5 x 16,5 cm, 32 pages, Esperluète Editions, Belgique. Cet ouvage fait partie de la liste « La littérature à l’école-section maternelle » de l’Éducation Nationale.

*Notamment le prestigieux prix ALMA pour l’ensemble de son oeuvre en 2010.

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A propos elise vandel

Écrivain public et animatrice d'ateliers d'écriture à Toulouse, ponctuellement à Lyon et en Franche Comté, j'écris pour vous et fais écrire les autres.
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