Citrus, une revue entre acidité et assiduité

Je vous avais déjà parlé des mooks rapport à muze il y a quelques semaines, cette fois je vous présente une revue illustrée encore toute jeune, 6 mois à peine. Citrus, c’est son nom, est le bébé presse des Éditions l’Agrume, un zeste de poésie dans un monde de brutes dans des publications piquantes et savoureuses. Les éditions, tout comme la revue, sont tournées résolument et éperdument vers l’illustration contemporaine.

Citrus#2

Citrus#2. Illustration : Adrien Herda


Citrus n’est pas simplement une revue de plus, mais une revue thématique (ou un mook, ce que vous préférez, ça colle) qui fait la part belle aux illustrations afin de servir un propos textuel. Pour ce deuxième numéro, le propos est servi sur un beau papier, en format 20 x 25,5 cm, et le tout court sur 207 pages. Les dossiers thématiques sont explorés par des experts en leur domaine et mis en images par la jeune garde talentueuse de l’illustration. C’est toujours une bonne manière de se frotter à ce qui se fait en la matière et en-dehors des albums jeunesse, des bandes dessinées ou du roman graphique. Le dossier du numéro deux est le Fait Divers, spécialité journalistique du fait-diversier et haut lieu de tous les fantasmes, hanté par les peurs populaires, habité d’irrationnelles frayeurs auxquelles toujours et inexplicablement le lecteur s’identifie. Ainsi, les rédacteurs dépoussièrent le sanglant Jean-Claude Romand de ses toiles d’araignée, tentent une relecture des abominables soeurs Papin, rappellent que le couperet de la guillotine tombait en place publique jusqu’au 17 juin 1939. Articles illustrés, reportages en BD, pleines-pages colorées, telle se présente Citrus.
La revue illustrée, c’est ma tasse de thé. Je la savoure comme un chocolat, je la déguste avec un thé fumé, je la regarde rien que pour l’admirer, je la caresse car elle n’est pas en papier glacé.
Voilà pour la minute poésie. Toi lecteur, lectrice avide de sensations imagées, en te procurant Citrus tu as tout à gagner puisque tu : seras dispensé des titres flambeurs de la presse à sensation, ne glisseras pas malencontreusement sur une peau de banane tendue en première page, enrichiras ton langage et ton point de vue sur un sujet donné.
Ma grand-mère me demandait toujours si, au lieu de lire des romans, je lisais encore « des illustrés », et oui mamie, tu n’es plus là aujourd’hui, mais je n’arrêterai jamais de m’en délecter !
Le prochain numéro est à paraître au printemps, il est annoncé comme « chaud bouillant », parce qu’il parlera de sexe, évidemment.
Citrus I Éditions l’Agrume I 102, rue Saint-Maur I 75011 Paris
ISBN 979-10-90743-22-9

Mots et toile

Monologues du vagin, Eve Ensler

Partant d’un constat que le mot même de vagin est tabou, Eve Ensler s’en va défricher les terrae incognitae de l’organe copulatoire féminin. Elle fait ainsi tomber bien des tabous sur la sexualité des femmes. En dépouillant le vagin couche par couche, au fil de quelques deux cents entretiens, elle lui redonne une place et un droit de cité que beaucoup de civilisations lui refusent. Elle a entièrement recomposé ces entretiens pour ces Monologues du vagin. De journaliste, Eve devient écrivain-dramaturge et performeuse, récitant ces monologues sur les scènes de multiples théâtres, universités, cafés, salons du monde entier. Le matériau obtenu après les séries d’entretien, de discussions et de débats avec des dizaines de femmes est malaxé jusqu’à obtenir un résultat nuancé, subtil, profond, intime et primitif, ce passage en revue poétique, charnel, douloureux, jouissif, timide, chaste, sauvage, brûlant de la cavité vaginale.

Eve Ensler, Monologues du vagin

Eve Ensler, Monologues du vagin, Balland, Paris, 1999


Ensler et les femmes de sa génération (elle est née en 1953) ne disposaient, pour désigner leur sexe, que du « ça, là, en bas » tout au mieux pudiquement véhiculé oralement par les mères, tantes et cousines ; au pire de rien, ce rien qui vide de sa substance et qui dépossède.
Nommer c’est s’approprier, désigner, dire, décrire, construire, tricoter, donner une existence à, donner une forme à, situer quelque chose, renforcer sa présence. Taire c’est amoindrir, mettre en sourdine, démolir, saper, ravaler, se résigner, masquer, enfouir, nier, faire mourir quelque chose.
Lire les Monologues du vagin, c’est éclairer sa propre conscience sur ce que les femmes passent habituellement sous silence, leur sexe, et s’interroger sur le rapport que nous entretenons à notre propre corps et sexualité, avec un/une partenaire ou lors de pratiques onanistes. Les entretiens qui composent les Monologues rendent compte de la palette des femmes et de leur relation ou non-relation avec leur vagin.
En défendant le nom, en ayant proclamé des milliers de fois le mot vagin, Eve Ensler milite pour le respect de soi. Ses écrits féministes, évidents, qui coulent de source, ont rencontré un écho très large parmi les critiques, le public. Ils ont comblé un manque, ouvert un champ de l’exploration artistique et littéraire, décomplexé une partie de l’intimité féminine pourtant bavarde. Aujourd’hui, Eve Ensler poursuit son interrogation du corps, en particulier du corps féminin, à travers son oeuvre écrite, souvent mise en scène, tel que Un corps parfait.
De nombreuses femmes, artistes, écrivaines, plasticiennes, journalistes, vidéastes triturent leur lien au corps et en font oeuvre. Quelques noms qui me viennent à l’esprit :
Annette Messager
Louise Bourgeois
Gloria Friedmann,
Niki de Saint-Phalle
Frida Kahlo
Kiki Smith
Leïla Fréger
Régine Detambel
Nancy Huston
Nathalie Léger

Mots et toile

Trois dessinatrices captivantes

Longtemps, mes références en termes de dessins sont restées accrochées à mes années d’enfance et précisément à ce que renfermait la bibliothèque de mes parents. Ces attaches rimaient surtout avec des dos signés Hergé, Albert Uderzo, Charles Schultz, Gotlieb, Hugo Pratt, Moebius, sans oublier le génialissime Franquin. Tous sont des monuments de la ligne, et ces géants n’avaient pas de pendant. Puis Joan Sfar, son compère Lewis Trondheim ou plus récemment Bastien Vivès ont envahi mon espace. Leurs travaux plus trash, libérés de certaines contraintes m’ouvraient une voie différente de celles empruntées par leurs prédécesseurs. C’est en emmenant religieusement mes enfants à la bibliothèque que je suis tombée sans me faire mal du tout sur des albums jeunesse qui dépoussiéraient complètement mes classiques. Illustrés par Kitty Crowther ou Emmanuelle Houdart ces recueils semblaient venus d’ailleurs, je sortais d’une faille spatio-temporelle et découvrais enfin des univers graphiques plus proches de mes familles imaginaires, pour ne plus les quitter. D’aucuns répondront peut-être que puisque ce sont des nanas, c’est sans doute pour cela. Je n’en mettrais pas ma main au feu, toutefois Kitty Crowther, Marion Fayolle ou encore Camille Chevrillon sont trois dessinatrices à connaître. E. Houdart aussi, et j’en ai parlé la semaine dernière.
Kitty Crowther est la plus âgée des trois (quoiqu’elle soit une jeune femme), elle a déjà reçu de nombreux prix pour l’ensemble de son travail d’écriture et d’illustration pour la jeunesse*. J’aime bien noter que l’édition pense secteur « jeunesse » tandis que les auteurs-illustrateurs s’attachent plutôt à décrire leurs liens avec « l’enfance »… singulière différence. Kitty est née en Belgique, de parents anglais et suédois dont elle porte la blondeur et l’iris bleuté. Elle dit « Je garde un lien très fort avec l’enfance. D’abord parce que je ne voulais pas grandir. Ensuite parce que je ne voyais pas vraiment d’adulte intéressant » (c’est moi qui souligne). Comme Charlotte Perriand, Kitty Crowther garde un souvenir intact de ses vacances à la campagne. De la verte Hollande, elle conserve un rapport profond aux espaces arborés et à l’eau. Malentendante, la petite Kitty comprend le monde à travers l’observation des gens qui l’entourent : les poses, la gestuelle, la manière de se tenir et de faire. Elle dit réfléchir déjà aux histoires et se les raconter avant même de penser « dessin » : ce goût du scénario et de la mise en scène caractérise ses albums qui sont rarement bavards. Des objets du quotidien, des êtres humains, un peu, et des animaux qui constituent un bestiaire pour tous les publics, au service d’une émotion. L’ombre, la lumière, une unité de lieu souvent, les livres de Kitty sont une scène de théâtre. Un régal à coup sûr, tout au crayon de couleur… Ô bonheur !

alors ?, album. Kitty Crowther, Pastel, l'école des loisirs, 2006.

alors ?, album. Kitty Crowther, Pastel, l’école des loisirs, 2006.


L’édition 2013 du Festival de BD de Colomiers (31) présentait la tendresse des pierres de Marion Fayolle, dont j’ai imméditement aimé le trait franc et le traitement graphique doux mis au service, ici, d’un propos douloureux et grave. Dans cet album, Marion Fayolle aborde le thème du cancer de son père, et explore leur relation rude, parfois rugueuse comme certaines pierres. Son sens de la poésie, ses images narratives et remplies de références forment un travail très, très intéressant, qui est largement représenté dans la presse magazine française et étrangère. Elle a aussi collaboré avec la marque de vêtements Côtélac, qui fait régulièrement appel à des illustrateurs et illustratrices pour orner les sacs de ses boutiques. Elle a créé de très beaux motifs pour des robes. Marion Fayolle pour Côtélac c’est le duo gagnant pour mon amie Cécile
Dernièrement, son « petit recueil de dessins pronographiques et surréalistes » tel qu’elle présente Les coquins, vaut le détour. L’illustratrice déploie sur une soixantaine de pages des scènes pornographiques aussi humoristiques que poétiques. La référence au surréalisme réside entre autres dans la substitution des sexes par des objets ou des animaux, mais pas des godemichés, non, voyez par exemple la couverture :
Les coquins, Marion Fayolle, éditions Magnani, 64 pages, 9,90 €, deuxième édition juin 2014.

Les coquins, Marion Fayolle, éditions Magnani, 64 pages, 9,90 €, deuxième édition juin 2014.


L’escargot et la laitue sont des métaphores du phallus et du vagin, il y a aussi le crayon et le taille-crayon, les minous pour les chattes. Bref, un voyage sensible et métaphorique où le sens propre devient figure. À regarder sans modération ! Et son tout petit format permet de le faire passer sous le manteau (son petit prix aussi).
La jeune illustratrice Camille Chevrillon déroule un vocabulaire graphique puisé dans le quotidien et « génétiquement », viscéralement accroché à l’imaginaire. Je l’ai découverte à travers son travail collaboratif pour le livre-accordéon Encore un quart d’heure. Voir se déployer sur trente-deux pages les possibilités d’utiliser le quart-d’heure restant relève du bonheur le plus pur : les textes de Françoise Lison-Leroy et Colette Nys-Mazure questionnent le rapport au temps diffracté entre les générations. L’adulte évolue dans une sphère pressante, oppressante, dans laquelle le temps se compresse indéfiniment. L’enfant mène sa découverte à l’envi dans un réel tout autre, mû par les principes du ricochet et du ludique. Comment accorder ces deux entités apparemment aux antipodes l’une de l’autre ? À quoi peut-on bien employer ce dernier quart d’heure ? Toute l’inventivité onirique et personnelle de Camille Chevrillon trace son sillon dans le temps imaginaire, le temps vécu, le temps qui échappe, le temps qu’il reste. L’accordéon (le format du livre) offre une lecture ininterrompue de cette fraction, comme une fresque chronologique intime et vagabonde.
Encore un quart d'heure, Camille Chevrillon, Françoise Lison-Leroy, Colette Nys-Mazure, éditions Esperluète, 2012, Belgique.

Encore un quart d’heure, Camille Chevrillon, Françoise Lison-Leroy, Colette Nys-Mazure, éditions Esperluète, 2012, Belgique.


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Encore un quart d’heure, Camille Chevrillon, Françoise Lison-Leroy, Colette Nys-Mazure, 2012, 14€, 11,5 x 16,5 cm, 32 pages, Esperluète Editions, Belgique. Cet ouvage fait partie de la liste « La littérature à l’école-section maternelle » de l’Éducation Nationale.
*Notamment le prestigieux prix ALMA pour l’ensemble de son oeuvre en 2010.
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Mots et toile

Emmanuelle Houdart, auteure et illustratrice (pas que) jeunesse

 

L'abécédaire de LA COLÈRE, Emmanuelle Houdart

L’abécédaire de LA COLÈRE, Emmanuelle Houdart, Éditions Thierry Magnier, 2008


Emmanuelle Houdart est une auteure et illustratrice dont les albums jeunesse composent un génial concentré pour aborder des thèmes souvent transgressifs tels que l’argent, la colère : bref, Emmanuelle Houdart s’attaquerait frontalement aux sept péchés capitaux qu’il n’en n’irait pas autrement. Elle réalise des dessins aux contours noirs rehaussés de couleurs qui ne sont pas sans rappeller les gravures des siècles passés. Chaque album obéit à un parti pris chromatique dont l’unité forme un ensemble extrêmement délectable… Le rouge est très souvent présent, le noir du trait aussi, pour des planches toujours très fortes.
Tel est le duo coloré qu’Emmanuelle Houdart déroule dans L’abécédaire de LA COLÈRE, au fil des pages qui présentent chaque lettre de l’alphabet dans le contexte de ce sentiment puissant, tour à tour dévorant, envahissant, rongeant, exténuant, frustrant, provocant, refoulé, exacerbé, déplacé, abusif, salutaire, salvateur, destructeur, culpabilisant, rageur, défouloir, (im)pardonnable, inacceptable, systématique, pathologique, incurable… La colère est abordée de l’intérieur pour mieux être décortiquée, passée au scalpel de la sagacité d’Emmanuelle Houdart.
Une seule solution paraît valable pour contrer la colère, ne pas l’enfouir mais la faire sortir… le rire : sortez vos zygomatiques de leur torpeur, dégelez vos muscles rieurs. E. Houdart préconise également de la liquider au moyen d’une posture de yoga qui ne laisse pas d’espace au ressenti : la tortue. Mon doigt a dérapé sur la clavier, j’ai failli écrire la torture. Oh lapsus !
Emmanuelle Houdart bâtit son vocabulaire graphique avec des créatures hybrides, relevant de l’humain et de l’animal, du merveilleux et du monstrueux : deux facettes qu’elle ne dissocie jamais du va-et-vient de nos existences. Ses personnages sont le pile et le face d’une même pièce, l’avers et le revers d’une même médaille. Ils tissent un monde de tolérance, de nuances, de complexité reflétant l’humanité elle-même. Ils luttent contre la puissante dictature de l’apparence, clament un message d’humanisme tout en exhortant les lecteurs et lectrices que nous sommes à revendiquer les facettes multiples de nos personnalités. Emmanuelle Houdart met en lumière les différents états émotionnels de ses personnages, pour mieux saisir nos aspirations à « être ».
Au fil de ses albums, Emmanuelle Houdart se promène de plus en plus loin dans les méandres de sa capacité imaginative et actionne tous les ressorts de son expression plastique. Houdart transforme la vie en art avec ses doigts d’or. Regardez du côté de son petit dernier, le splendide album Abris. La palette est vive, nuancée toujours, pleine de subtilités et de gaieté. Décidément, il faut lire, grands et petits, il faut voir, Emmanuelle Houdart, Emmanuelle Ou D’Art …
Les albums d’Emmanuelle Houdart sont édités par les Éditions Thierry Magnier.

Mots et toile